Le nucléaire dans la culture nippone

Nucléaire et culture nippone, un mélange explosif

1 juin 2011 . Pas de commentaire
By crazyhorus, in Featured, What else ?

1945-2011, deux dates parmi les plus noires dans l’Histoire du Japon, deux évènements marqués à jamais par le fait nucléaire. Alors que les bombes de Nagasaki et Hiroshima ont causé de manière directe et indirecte la mort de millions de vies humaines, la catastrophe de Fukushima n’a pas encore révélé les effets délétères des fuites radioactives de son fameux réacteur n°3. Si tous les médias du monde se sont unanimement concentrés sur cet évènement majeur qui, aujourd’hui, relance un débat abandonné depuis les années 1960-1970, on en avait presque oublié que la culture nippone était incontestablement traumatisée par le largage de Fat Man et Little Boy, le 6 et 9 août 1945. Cinéma, mangas, jeux vidéos, littérature, depuis 66 ans, tous les domaines artistiques et culturels se sont emparés de cette thématique sujette à beaucoup de fantasmes et de peurs. En voici quelques réminiscences qui témoignent de cette dimension aussi fascinante qu’effroyable.

Le cinéma post-Hiroshima

Premier art à s’être emparé de la tragédie de Nagasaki et Hiroshima, le cinéma japonais s’est vite engouffré dans la brèche creusée par les évènements de 1945. De nombreux cinéastes ont ainsi créé des œuvres magistrales sur fond de bombardements atomiques, s’employant à imbriquer la petite histoire dans la grande. Dès le début des années 1950, la production cinématographique nippone fait état d’un passé omniprésent qui ne passe pas, combiné à une peur de l’arme atomique alors exacerbée par le contexte de guerre froide. Toute une génération de réalisateurs tend alors à exorciser les cauchemars réels et oniriques d’une société japonaise traumatisée à vie. Kaneto Shindô s’est ainsi penché à deux reprises sur ces évènements historiques dans ses films Les Enfants D’Hiroshima (1952) et La Tragédie Du Lucky Dragon N°5 (1959). Kurosawa a, lui aussi, saisi l’occasion pour développer un sens aigu de l’anticipation dans Vivre Dans La Peur (1955) et Rêves (1989), dont le sixième tableau intitulé « Le mont Fuji en rouge » offre une vision saisissante d’un drame nucléaire sur fond d’éruption volcanique avant d’évoquer de manière indirecte les bombardements de 1945 dans Rapsodie en Août (2003). D’autres comme Imamura revendiquent un expressionnisme terrifiant à l’instar de son chef d’œuvre, Pluie Noire, paru en 1989.

Mais le cinéma dit d’ « auteur », n’est pas le seul à défricher cet imaginaire atomique qui trouve un public plus large au sein d’une culture populaire symbolisée par les multiples épisodes de Godzilla. Créé en 1954 par Tomoyuki Tanaka, ce lézard prend ses racines dans un univers fantasmé. La créature aurait été exposée à des radiations faisant d’elle un monstre de près d’une centaine de mètres, réduisant les villes en champs de ruines causés lors de ses combats avec d’autres chimères issues d’un bestiaire baroque comme King Ghidorah, Mothra, Rodan ou le terrible Mechagodzilla. Développé par la maison de production Toho et ensuite décliné en plusieurs épisodes, Godzilla deviendra un des symboles les plus pertinents de la permanence du nucléaire dans la culture japonaise.

Mangas et animations

Après guerre, le manga subit une nouvelle mutation notamment sous l’influence occidentale. Les super-héros font leur apparition, dotés de pouvoirs extraordinaires largement puisés dans les Comics américains (Kamen Rider, Doraemon, Cyborg 009…). Dans les années 1970, certains auteurs s’inspirent du drame atomique national pour produire des histoires poignantes comme celle de Gen D’Hiroshima (1973-74) de Keiji Nakazawa qui raconte, à partir de ses propres souvenirs, la vie d’une famille durant le bombardement. Mais c’est à partir des années 1980 que les mangas multiplient les références au péril nucléaire. Akira de Katsuchiro Otomo reste sans conteste le plus célèbre d’entre-eux, de part l’intelligence de son scénario et sa finesse graphique. La destruction imaginée de Tokyo et l’avènement d’une Troisième Guerre mondiale sont alors prétexte à des débauches d’explosions fantastiques à l’arme nucléaire au milieu desquelles Tetsuo et Kaneda scellent leur destin. D’autres auteurs comme Tetsuo Hara et Buronson (Ken Le Survivant, 1983-88) plantent leur décor dans un monde irradié et apocalyptique, à l’intérieur duquel se déchaine une violence rare (membres brisés, têtes explosées, hémoglobine à outrance) servie par des dessins on ne peut plus expressifs. Parfois évoquée de manière détournée, la dimension nucléaire passe aussi par des codes graphiques qui rappellent les effets dévastateurs des explosions atomiques. Ainsi, Akira Toriyama, dans sa célèbre série des Dragon Ball et Dragon Ball Z, ne fait pas l’économie de déflagrations gigantesques, de mutants belliqueux et d’immeubles détruits à coups de kameas.

Si les mangas foisonnent entre 1980 et 1990, les dessins animés ont, eux aussi, exploré à leur manière ce traumatisme inhérent à la société japonaise, comme l’atteste le magnifique Tombeau Des Lucioles (1988) d’Isao Takahata et sa séquence du bombardement de Kobe d’un réalisme presque documentaire. Quant aux jeux vidéos, c’est avec une sorte de déterminisme que ces derniers s’accaparent de cette thématique qui évoquent aujourd’hui un réalisme insoupçonné, comme le démontre le jeu Final Fantasy VII et sa célèbre ville-réacteur, Midgar.

Avec les récents évènements qui ont secoué le Japon, la menace du nucléaire jusqu’alors contenue dans sa production culturelle semble vouloir défier la fiction. Si ce danger était exacerbé dans de nombreuses œuvres, la confrontation avec la réalité risque probablement de donner naissance à une nouvelle inspiration artistique, peut être plus militante, comme l’avait déjà fait le Flower Travellin’ Band, groupe de rock progressif contestataire des années 1970.


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