Le Loup d'Hollywood
La recette Scorsese
Dans une quinzaine de jours sortira le tout dernier film du maître de l’animation japonaise, Hayao Miyazaki. À la différence du nippon dont chacun des films vieillit à l’excès, tel un cru d’exception, Scorsese tourne sans arrêt. Pourtant, à 71 ans, Le Loup de Wall Street est probablement l’un de ses derniers films. Le new-yorkais est donc à une étape charnière de sa carrière : le temps de la maturation ; le temps du chef-d’oeuvre. Sans avancer plus loin sur une question qui ne relève finalement que du goût du spectateur, on peut en tout cas affirmer que le réalisateur n’a rien perdu de sa maîtrise. Une maîtrise qui n’est finalement que le produit d’une recette, appliquée depuis les premiers temps de sa carrière.
Gangster un jour…
La carrière de Martin Scorsese est intrinsèquement liée aux histoires de gangsters. Le choix de Wall Street comme cadre de son nouveau film s’inscrit dans cette continuité. En contexte de crise, la bourse n’apparaît-elle pas comme le lieu privilégié d’expansion du crime (financier) organisé ? Dans les premiers temps de son adolescence, Martin Scorsese veut devenir membre du clergé. Mais l’enfant d’origine sicilienne, ayant grandi à Little Italy, n’a pas vraiment la foi dans les gênes. Sa maîtrise de cinéma en poche, le jeune réalisateur décide dès son premier film de parler du monde du crime. Un parcours plutôt paradoxal qui explique l’attirance du réalisateur pour les questions morales ; et surtout, immorales. Ses personnages sont en conséquence systématiquement torturés par le Bien et le Mal, naviguent perpétuellement entre gloire et déchéance : le bad-boy De Niro de Taxi Driver s’éprend d’une prostituée mineure ; le Christ de La Dernière Tentation renonce à son statut pour l’amour de Marie-Madeleine. Le protagoniste principal du Loup de Wall Street, Jordan Belfort, n’échappe pas à la règle. Jeune marié, apprenti courtier propre sur lui, le futur millionnaire sombre vite dans la déchéance la plus totale, sans aucun recul. Ce ne sont pas les 57 bootys, 28 cachets, 112 lignes de coke et 506 mentions du mot « fuck » explosés/engloutis/sniffées/prononcés dans le film qui viendront affirmer le contraire*.
Le maître de l’ellipse
Trois heures, c’est la durée du Loup de Wall Street, soit le film le plus long de Martin Scorsese depuis Casino. L’américain est friand d’histoires longues, à l’image du film susnommé, de Raging Bull, des Affranchis ou encore de Gangs Of New-York qui relatent tous des aventures s’étalant sur plusieurs années. À cette lenteur apparente, la main du filmmaker parvient à apporter un rythme fou, perceptible par exemple sur le trailer « Kanye West » du film. Un rythme reposant sur des aspects techniques bien réglés que l’on pourrait appeler « la patte Scorsese », particulièrement spécifique à ses films de mafia : narration en voix off, ellipses, action. La structure narrative du Loup de Wall Street est ainsi strictement identique à celle de Casino ou des Affranchis. Qu’on se le dise, Martin Scorsese n’a rien d’un poète. Il préfère raconter plutôt qu’observer ou démontrer. Sa force est de manier d’une manière bien à lui l’alternance entre deux types de séquences : scènes de narration et scènes de dialogues. Le premier type de séquence est vif, précis : Scorsese raconte son histoire en allant droit au but. Quant à ses scènes de dialogues, elles ont la particularité d’être souvent très longues, durant parfois plus d’une dizaine de minutes. Elles donnent au réalisateur l’occasion de filmer des séquences portées cette fois-ci par leur contenu : humour, action, tension psychologique, sexuelle. Portées, aussi, par le talent de ses acteurs.
DiCaprio recyclé
Parlons des acteurs, justement. Le Loup de Wall Street est la cinquième collaboration de Scorsese avec Leonardo DiCaprio. Les deux italo-américains avaient déjà collaboré sur Gangs of New-York, Aviator, Les Infiltrés et Shutter Island. Il s’agit, pour le réalisateur, d’une valeur sûre : son nouvel acteur fétiche après Harvey Keitel et Robert De Niro. Di Caprio n’a probablement jamais été aussi bon, poussant dans la démesure à un niveau jubilatoire. Il ne s’agit pas, en même temps, d’une expérience nouvelle pour l’acteur qui jouait en 2002 le rôle très proche d’un jeune escroc passé par la case prison dans Attrape-moi si tu peux (Catch me if you can, pour les intimes). Mais DiCaprio reste méconnaissable. En ce qui concerne le reste du casting, on retrouve deux acteurs plutôt habitués à la comédie. Allusion, bien sûr, à notre national Jean Dujardin mais surtout à Jonah Hill (Superbad, C’est la fin), qui signe par ailleurs son rôle le plus abouti et confirme son statut de jeune espoir du cinéma américain. Le Loup de Wall Street est en conséquence l’un des films les plus drôles de Martin Scorsese. Outre le fait de choisir de bons acteurs, Scorsese a également l’habitude de révéler au public le charme de jeunes actrices. Comme Sharon Stone dans Casino, Margot Robbie illumine Le Loup de Wall Street. Mention spéciale, enfin, aux seconds rôles Matthew McConaughey (Mud) et Ethan Suplee, que les séries-addict connaissent pour son rôle de Randy Hickey dans le soap My Name is Earl.
Le Loup de Wall Street, c’est vous
Sans adopter de point de vue spécifique, Le Loup de Wall Street, dans le contexte actuel, prend une dimension politique nouvelle. Jordan Belfort et ses associés font partie des « 1% ». Ils contribuent à entretenir un système corrompu à la moelle et dont les failles sont innombrables ; ils sont les maîtres du monde et leurs victimes collatérales, bien que le film ne les montre pas, sont les « 99% ». Pourquoi a-t-on envie, comme eux, de jeter des liasses de billets par la fenêtre ? Pourquoi désire-t-on le nuage de coke et les corps enivrants des putes de luxe dont se rassasie Jordan Belfort tout au long du film ? Le spectateur s’identifie au personnage principal alors même qu’il a toutes les raisons de le détester, et par conséquent, se sent coupable. La dernière scène nous montre le trader repenti, sorti de prison, tenir une conférence sur un propos équivalent à « comment devenir un self-made man et gagner plein de millions de dollars ? ». Si on imagine naïvement que les conseils du Cahuzac local ne doivent pas intéresser grand monde, il se trouve que dans le film une foule de prolétaires est venue apprendre à s’enrichir en trichant. Le dernier plan nous offre la clé de notre culpabilité et éclaire le propos de Scorsese. « Sell me this pen », répète Jordan Belfort aux losers venus apprendre l’art subtil de la vente, de la bouche d’un criminel. Le rêve américain est mort, comme la santé morale des sociétés néo-libérales, abandonnées à la loi du chacun pour soi. Le Loup de Wall Street, c’est Jordan Belfort, mais c’est également vous et moi.
Si les personnages mis en scène par Martin Scorsese finissent toujours par chuter, ses films eux, sont arrivés à maturité. À 71 ans, le réalisateur ne connaît pas la notion de déclin. Une réussite qu’il faut relier à la formule magique inventée par son auteur et répétée avec succès depuis plusieurs décennies. Maître du vice, du divertissement et du rythme, Scorsese signe avec Le Loup de Wall Street un de ses films les plus réussis, les plus fidèles à son cinéma et surtout, celui qui s’inscrit le mieux dans son époque, en raison du thème choisi.
* Le mot « fuck » est véritablement prononcé 507 fois dans le film. Les autres chiffres sont le fruit de l’imagination débordante du rédacteur. Source : Nouvel Obs
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Marin Charvet




