On a fait semblant de haïr l'album

Yeezus ou les dix commandements de Kanye West

21 juin 2013 . Pas de commentaire
By Arnaud, in Featured, US Side

Kanye West se prenait déjà pour un ange aux Grammy Awards de 2005.

Face à la mégalomanie décomplexée d’un artiste ayant enchaîné les classiques, nous n’attendions que la sortie de ce nouvel album pour voir la critique revancharde s’abattre sur lui. Ce bonhomme indigne qui s’était élevé en ennemi numéro un des médias au fur et à mesure de ses nombreux pétages de plombs avait également osé se comparer au Messie en intitulant son projet Yeezus. Trop grosse pour être vraie, on s’est dit que cette fois, la pilule aurait du mal à passer sans laisser un arrière-goût pénien dans la gorge de nos amis dictateurs du bon-goût.

Avec les extraits « New Slaves » et « Black Skinhead », Kanye West se présentait en réel guérillero des temps modernes en critiquant une société consumériste et superficielle, prônant un retour au nécessaire. Un virage artistique qui laissait penser que s’il allait nous présenter encore une fois quelque chose d’innovateur, celui qui s’était auparavant présenté sur scène vêtu tel un oiseau (ou un yéti c’est comme vous le souhaitez) allait peut-être y laisser quelques plumes.

Nous voilà rendus au 18 juin, Yeezus est désormais disponible à l’achat et tout le monde s’empresse de donner son avis sur le projet. Tour d’honneur duquel en ressort un consensus général face au génie proclamé de celui que l’on accusait sans cesse d’être une sangsue et de n’avoir aucun talent créatif.

Un monde dans lequel plus personne ne s’en prend au plus controversé des artistes n’est pas un monde qui tourne rond. N’y a-t-il plus personne pour cracher sur Kanye ?

Très bien, nous allons nous en charger. Mais faisons-le avec un minimum de classe. Si Kanye West n’est sûrement pas le nouveau Jésus, et encore moins Moïse, déplacer des montagnes comme il l’a fait en ramenant un panel d’artistes allant de Rick Rubin aux Daft Punk et en sortant des sentiers marketing usuels relèvent effectivement du chemin de croix du barbu de Nazareth. Voici les dix commandements de Yeezus, vus par une langue de serpent.

« West was my slave name, Yeezus is my god name »


Premier commandement : Un seul Dieu tu aimeras et adoreras parfaitement.
L’amour que Kanye West éprouve pour sa propre personne est quelque chose de scientifiquement établi, une vérité scientifiquement prouvée. Pourtant, si ce premier commandement ordonne le monothéisme, nous constatons une première infraction aux règles dictées par Dieu lui-même. La participation de ce dernier sur le morceau « I Am A God » - qui est aussi le seul featuring explicitement indiqué - implique également l’existence de plusieurs divinités. Toujours le cul entre l’ignorance intentionnelle et la figure de style hasardeuse, voilà qu’il nous renvoie dans le brouillard de l’incompréhension, nous poursuivons.

Deuxième commandement : Son saint nom tu respecteras, fuyant blasphème et faux serment.
En terme de blasphème, l’ami West est un expert et figurez-vous que malgré l’exemple de Yeezus, lui et son entourage n’en sont pas à leur premier détournement. Si Jéhovah est considéré comme le sauveur de l’humanité, Jay-Z s’amusait déjà à s’autoproclamer « Jay-Hovah, le sauveur du rap », avant de rencontrer le succès qu’on lui connait. Pareillement, Diddy portait sur son dos la croix de bois dans « Hate Me Now » alors que Ma$e, s’était déjà décoré de son halo sur une des ses pochettes. En s’accordant ce statut divin, Kanye devient également l’homme qui voit et contrôle tout.

Troisième commandement : Le jour du Seigneur garderas, en servant Dieu dévotement.
Selon la légende, le dimanche est la journée que s’est attribué le Créateur en guise de day-off, après avoir façonné notre monde. C’est également ce jour que Kanye West s’est aperçu qu’après avoir travaillé la musique et les paroles pendant six jours, il lui manquait un habillage pour son disque. Un détail qui ne passe pas aperçu dans la carrière d’un homme qui a toujours marqué d’un point d’honneur la réalisation visuelle de ses œuvres. Pas de chance, le septième jour de la semaine tombe tout le temps un dimanche. L’idée serait qu’il faille s’intéresser à la musique et non à ce qui l’entoure, en évitant de se faire attraper par la société de consommation. Mais prenez tout de même la peine de payer 15€ pour un CD qui n’entretient aucune différence visuelle avec un CD vierge.

« Fuck you and your corporation, y’all niggas can’t control me »

Quatrième commandement : Tes père et mère honoreras, tes supérieurs pareillement.
Héritage indirect d’un père membre des Black Panthers et de ses sessions avec Dead Prez, le morceau « New Slaves » pave la voie pour une approche politisée. Symbolique forte venant de la part du visage officiel du luxury rap le temps d’un album collaboratif avec le rappeur préféré du magazine Forbes. Accompagné de « Black Skinhead », ces morceaux auront servi d’appât en nous présentant Kanye West envoyant chier les corporations et toutes les personnes dépendantes du système capitaliste. Deux semaines après la diffusion de ces morceaux, Yeezy était à la foire d’art contemporain de Bâle - en Suisse - avant de partir à l’écoute privée de son album réunissant mannequins et célébrités au cœur de Manhattan. La révolution mais pas trop.

Cinquième commandement : Meurtre et scandale éviteras, haine et colère également.
Originaire de la Murder Capital qu’est Chicago, c’est en réussissant sa carrière qu’il n’aura jamais eu besoin dans sa vie de faire couler le sang pour survivre. Hommage à la ville et à la culture qui l’aura vu grandir en invitant la nouvelle génération drill représentée par Chief Keef et King Louie. De même, berceau contestataire des États-Unis, Chicago est aussi là où Lupe Fiasco a fait ses classes. Prodige de l’auto-destruction, il est la représentation parfaite d’un artiste ayant choisi de faire briller ses convictions, quitte à endommager sérieusement sa carrière. Difficile de trouver du négatif dans ces nobles démarches.

« Pussy had me dead, might call 2Pac over »


Sixième commandement : La pureté observeras, en tes actes soigneusement.
Ironiquement, ce commandement faisant référence à l’adultère arrive en sixième position sur les Tables de la Loi. Lorsque l’on jette un œil à la disposition des morceaux de l’album, nous retrouvons le morceau « I’m In It » dont le titre nous rappelle le plus précieux des moments de Superbad mettant en scène Foggle dans sa première relation. Concrètement, c’est au travers de ce morceau que Kanye nous conte ses odyssées sexuelles : il nous parle de cavités humides, compare son organe à un serpent et aborde la thématique du fist-fucking. Qui a dit que la galanterie était morte ? Une petite pensée pour son enfant lorsqu’il écoutera les disques de papa.

Septième commandement : Le bien d’autrui tu ne prendras, ni retiendras injustement.
Le morceau « Blood On The Leaves » est une énième référence aux gold-diggers, ces femmes qui n’en veulent qu’à son porte-monnaie. Un joli coup du sombrero de la part d’un homme en couple avec l’une des premières femmes qui aura fait fortune grâce à une sextape volée. Une vidéo dont elle aura tout de même réussi à tirer cinq millions de dollars. Si le morceau est plutôt plaisant à l’écoute, le sample de Nina Simone apparaît comme un cheveu sur la soupe : quel est le rapport entre les Noirs pendus aux arbres et les groupies qui ont pour dessein de faire un enfant aux stars ?

Huitième commandement : La médisance banniras et le mensonge également.
Les références ratées sont-elles considérées comme des mensonges ? Ainsi dans cet album, le dieu Yeezus enchaîne les incohérences. Si vous l’écoutez, les hommes qui ont défié les troupes de Xerxès dans 300 sont des romains et pas des spartiates. Comme quoi, il ne suffit pas de porter une jupe en cuir pour attirer son attention. De même, en terme de médisance le bonhomme frappe fort en multipliant les références à la maladie de Parkinson. Des références qui feront bondir l’American Parkinson Disease Association, organisation qui critiquera ces lyrics de « mauvais goût, signes d’une ignorance évidente. »

« Have you ever asked your bitch for other bitches ? »


Neuvième commandement : En pensées, désirs veilleras à rester pur entièrement.
En partie liée au sixième commandement, cette neuvième loi veille à la pureté de l’âme. Autant vous dire que c’est peine perdue pour un homme qui pensait rentrer son poing dans la mère de son enfant. Pas de surprises venant d’un fils des Black Panthers, militants connus pour leur signe du « poing levé ». Mais de surprises, Kanye n’en manque pas. Ainsi nous raconte-t-il dans « Bound 2 » que lorsque sa femme lui aurait demandé ce qu’il désirait pour Noël, il lui aurait demandé ni plus ni moins que plus de salopes.

Dixième commandement : Bien d’autrui ne convoiteras pour l’avoir malhonnêtement.
Nous y sommes. Si le vol est absolument proscrit, comment qualifie-t-on le fait de racheter un morceau à un producteur que l’on vient de signer sur son label pour ensuite le ré-utiliser sur ses propres morceaux ? C’est ainsi que Kanye a racheté le morceau « R U Ready » au duo TNGHT dont il a signé Hudson Mohawke sur G.O.O.D Music. Morceau dont il a tiré la boucle principale pour la réutiliser sur « Blood On The Leaves ». Non, il ne s’agit pas d’un simple sample mais bel et bien de l’acquisition d’un morceau, que West réutilisera lors du défilé de la marque de lingerie Victoria Secret. Le fist-fucking, un des thèmes récurrents de l’album.

Dix morceaux pour dix commandements. Pour aller plus loin dans la théorie de la conspiration, il est bon de notifier que Kanye West a organisé autant de projections que de livres composant la Bible, à savoir soixante-six. De même, les douze apôtres de Jésus sont au même nombre que les collaborateurs ayant intervenu sur Yeezus. Si Kanye West porte une Jesus Piece, est-ce que Jésus porte une Kanye Piece ?

Neo Boto, Kanye West et Yeezus, Guerilla Marketing & Capitalisme
Noisey, The Conspiracy Theorist’s Guide to Kanye West’s ‘Yeezus’

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Arnaud Sommie
@somesta

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