Coke, putes, éviscérations et Yeezus

Kanye West, l’ultime American Psycho ?

19 septembre 2013 . Pas de commentaire
By Nico, in Urban culture

C’est l’histoire d’un monstre issu de l’imaginaire torturé d’un auteur aux sombres ambitions. Celle d’un livre qui suscite aujourd’hui encore tant admiration que dégoût. Enfin, c’est le récit d’une génération shootée à l’adrénaline de Wall Street, une plongée dans les abysses de la démence. Celle d’une déchéance brutale. Une histoire que Kanye West, grand manitou du rap Outre-Atlantique s’est appropriée lors de la sortie de Yeezus. Analyse de deux artistes à part voués à s’unir.

Wall-Street, ma bien-aimée

Flashback : 1991, soixante-deux ans après le jeudi noir de 1929. Wall Street se porte bien, merci pour elle. Patrick Bateman, golden-boy New Yorkais aux costumes chics et au sourire carnassier déambule dans les rues de la Grosse Pomme, où les gratte-ciels rutilants dominent des clochards dépenaillés. Trader la journée, serial killer, cannibale et pervers détraqué la nuit, la bête créée par Bret Easton Ellis symbolise le capitalisme dans sa décadente réalité. L’auteur dresse le portrait d’une génération obnubilée par un matérialisme de façade et prisonnière malgré elle d’une course effrénée vers le profit. Entre rêve et réalité – tout cela ne serait-il finalement que le fruit de l’imagination d’un être au bord de la rupture ? -, ménages à trois à l’issue sanglante et séances intensives de musculation, Patrick Bateman fait la synthèse de ce que l’Homme a de plus torturé. Pur produit des pages mode de GQ, celui qui prend un mal(sa)in plaisir à manger de la cervelle et dévorer des cuisses humaines dorées au micro-onde continue de hanter le quotidien de son créateur, prisonnier d’une créature trop ancrée dans la réalité pour n’être que pure fiction.

Ménages à trois et suicide commercial

Interdit de publication dès sa sortie et vivement fustigé pour sa violence gratuite et son caractère pornographique, American Psycho bénéficie aujourd’hui d’une exposition nouvelle suite à la diffusion d’un trailer orchestré par Kanye West himself. Dans cette courte vidéo, Patrick Bateman vante les mérites de Yeezus tout en trucidant sa victime à coup de hache. De la poésie en mouvement, somme toute. Les deux lurons ont déclaré travailler à ce jour sur un projet en commun, sans donner davantage d’indices quant à la teneur de leur collaboration, laissant planer un doute forcément propice aux spéculations les plus folles. Si de prime abord cette association peut faire sourire, elle n’est pourtant pas dénuée de sens et puise sa source dans l’appétit grandissant du MC pour l’univers cinématographique – la transition a été amorcée en douceur via le court métrage « Runaway » - mais également dans un suicide commercial parfaitement mis en scène.

En massacrant le faiseur de hits époque « Gold Digger », « Niggas In Paris », « Stronger » et consorts à grand renfort de beats électro et d’inflexions ragga, Kanye West s’est mué le temps d’un projet en Patrick Bateman des temps modernes : subversif, arrogant, manipulateur, mais diaboliquement jouissif. En s’acoquinant avec l’un des auteurs les plus controversés de la littérature américaine, Kanye West ne fait pas seulement un énième pied-de-nez à ceux qui voudraient le confiner au strict cadre artistique du rap mais démontre son je-m’en-foutisme vis-à-vis de la critique bien-pensante. Rien d’étonnant donc à ce que l’un des rappeurs les plus arrogants de ces dix dernières années s’associe avec l’auteur sulfureux. La concurrence était rude.

Coke, putes et sang sur les feuilles

Les lugubres rugissements de Kanye sur « Black Skinhead », semblables à ceux d’une bête à l’agonie font alors écho à la souffrance psychologique de Bateman, contraint de s’adonner aux pires sévices pour apaiser ses démons intérieurs. De même que l’incohérence du discours de Mister West sur « I Am A God » et son apparente bipolarité rappellent les monologues intérieurs d’un Patrick Bateman désirant siroter la cervelle d’une femme à laquelle il est en train de sourire.

Si le chicagoan avait déjà entrepris une thérapie artistique sur 808s & Heartbreak suite au décès de sa mère, Yeezus propulse l’auditoire au plus profond d’un être torturé – « Blood On The Leaves » - aux ambitions autodestructrices. Tandis que Bateman sniffe de la coke et éviscère des prostitués pour signifier son dégoût du monde qui l’entoure, West livre un album sans véritable single ou présence médiatique suivie, signifiant son rejet des codes préétablis. Plus que le portrait d’une génération désenchantée – Mylène si tu nous lis -, Ellis livre une satire du capitalisme et du matérialisme poussé à l’extrême via l’écriture nerveuse et oppressante d’American Pyscho.

Parallèlement, le packaging inexistant de Yeezus tout comme le brûlot antiségrégationniste « New Slaves » tournent en dérision les schémas racoleurs usuels de l’industrie du disque. Serait-ce dans la controverse que les grandes œuvres s’écrivent ? Si Kanye West n’a pas eu à subir les menaces de mort dont Bret Easton Ellis a été victime suite à la publication d’American Psycho, le MC a tout de même pris son public à contre-pied, suscitant tant l’incompréhension que l’admiration. Les codes sont brisés, la musique et l’écriture résonnent comme des litanies parfois difficilement accessibles mais dont le véritable impact se mesure sur le long-terme. Le Billboard retiendra les chiffres de vente mirobolants de ses cinq premières sorties mais Yeezus demeurera la pièce fondatrice de la carrière d’un artiste qui vient d’apercevoir les possibilités infinies qu’engendre la superposition de plusieurs univers artistiques.

En mêlant American Psycho à Yeezus, la littérature s’allie à la poésie des mélodies, formant le socle d’un genre nouveau. Deux œuvres espacées de vingt-et-une longues années, mais dont il émane le même désir d’émancipation, une volonté similaire d’ériger de nouvelles tendances et d’écrire une histoire que le temps sublimera. A n’en point douter, West et Ellis ont encore de belles pages à noircir, ensemble comme individuellement. American Pyscho et Yeezus – le soulful « Bound 2 » agissant comme une piqure de rappel des précédents faits d’arme du beatmaker du Roc-A-Fella – s’achèvent tous deux sur une notion d’éternel recommencement, comme si tous les efforts entrepris étaient finalement vains. Comme si l’être humain reste perpétuellement prisonnier des démons qu’il s’est lui-même créé.

Kanye West et Bret Easton Ellis vont devoir jouer les exorcistes, préparons-nous.

 

-Nicolas Rogès-

@NicolasRoges

 

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