De John Coltrane à ODB

Jazzy Bazz : à base de Jazz

17 juillet 2012 . 5 commentaires
By Nico, in FR Side, Featured

« L’Entourage, t’enlèves un membre il en reste mille comme un cloporte » rimait Deen Burbigo lors de son partiel de Punchlines. Pour l’hyperactif collectif Parisien, la formule est toute trouvée. Quelques semaines seulement après la sortie de Inception, la force tranquille du circuit aka Jazzy Mitterrand Bazz propose un projet pour le moins mystique, symboliquement intitulé Sur la Route du 3.14. Outre de sombres considérations mathématiques sur lesquelles nous ne nous attarderons pas, ce titre, dont on ne connait toujours pas la signification, sied à merveille à un projet nébuleux dont on a parfois du mal à discerner les contours. Décryptage d’un MC à part de l’Entourage. À base de Jazz.


Entre saxophone…

L’étymologie même du terme « Jazz » demeure le sujet de débats animés. D’aucuns affirment qu’il est issu du français jaser, d’autres qu’il était utilisé pour mettre un mot sur les pratiques sexuelles des bordels de la Nouvelle-Orléans, lors des premiers émois du mouvement. « Putain de Jazz » déclarera Jazzy Bazz plus de deux cent ans plus tard. Déroutant lors des improvisations be-bop poussées de Charlie Parker, percutant comme le jungle sound de l’orchestre de King Oliver et le saxophone de Coleman Hawkins, aussi smooth qu’un lick de John Coltrane, le Jazz étend ses tentacules à l’infini, s’accommodant de n’importe quel style musical en les sublimant de son noble héritage. De ces illustres personnages, Jazzy Bazz s’inspirera à foison, citant Kind Of Blue de Miles Davis comme l’album de Jazz ultime, et usant du sample à n’en plus finir – on reconnaîtra le « Careless Whisper » de George Michael sur « Putain de Jazz » -, propulsant Sur La Route Du 3.14 dans une atmosphère lunaire.

Sans verser dans la surenchère et la copie gratuite, « Seul » s’agrémente d’une caisse claire au ton minimaliste tandis que le schizophrénique « Dans Ma Tête » se voit porté par un synthé que Herbie Hancock aurait volontiers parrainé. De l’excentricité du pianiste Theolonius Monk, qu’il cite pourtant comme l’un de ses jazzmen favoris, Bazz ne gardera rien, préférant un rythme plus ventilé, à l’instar de l’obscur « Seul ». Ce goût certain pour les mélodies vaporeuses, omniprésentes sur ce premier projet, confère à l’ensemble un teint aérien, à l’instar des envolées de Coltrane au saxophone. Le tout sans jamais renier des racines hip-hop parfaitement assumées.


…et MPC

Initié par le collectif des Native Tongues, popularisé par Pete Rock, Lord Finesse et Gangstarr quelques années plus tard, le jazz-hop s’est taillé une place de choix dans l’univers hip-hop. Les activistes de cette scène restent pourtant aujourd’hui marginalisés, la faute à un genre qui laisse peu de place à l’innovation et où la monotonie règne souvent en maitresse de cérémonie. Le rap jazzy dépassé, victime forcée de sa propre (non) évolution ? Difficile en effet de se tailler une part du gâteau au sein d’une mouvance qui semble avoir été rongée jusqu’à la corde par des artistes dont le rayonnement s’est quelque peu éteint. Kero One, John Robinson, Rocé et autres Oxmo Puccino mis à part.
Faire du neuf avec du vieux, c’est le défi que semble s’être fixé Jazzy Bazz, discret acolyte de Esso au sein de la Cool Connexion. Jazzy jusque dans le blaze, Bazz – nous aussi on sait faire des assonances – propose pourtant un projet fondamentalement hip-hop dans sa structure. En témoignent le surprenant sample façon chopped and screwed « Restless » sur « 3.14 Connexion », clin d’œil à la scène de Houston, ou les scratchs discrets de « Brooklyn Zoo » d’ODB sur le lancinant « Seul ».

La production smooth à souhait, dégageant l’espace pour laisser briller les textes, laisse place à l’introspection. La mélancolie agit alors comme un vecteur de créativité, thème dans lequel le MC excelle. L’apogée ?
« J’ai vu des drames horribles, ça m’en a shooté le cœur, la vie un bouquet de fleurs qui se fane trop vite. Faudrait faire tourner la roue, j’donne l’alerte, pire je sonne l’alarme avant qu’elle ne coule sur ta joue. Ici on se casse les dents pour pas grand-chose, je vois la vie en rouge car les flaques de sang sont rarement roses ».
Rangeant l’égo-trip au placard, laissant la part belle à des textes emplis d’une obscurité parfois étouffante, « Un truc qui cloche », Sur La Route Du 3.14 est un projet on ne peut plus personnel, comme un aveu de vulnérabilité d’un MC qui se définit d’abord comme un écrivain. Le rap est de la poésie en mouvement déclarait J-Live. En phase avec la réalité de son époque, l’écriture du MC parisien ne saurait être mieux décrite.


Sa relative discrétion sur la scène rap ? Jazzy Bazz la justifie par un perfectionnisme maladif. Son statut injustifié de battle MC ? Il le balaye d’un sourire. Difficile d’accès de prime abord, le premier effort solo de Jazzy Bazz se déguste sur la longueur. Parfois déroutant, souvent mystique, continuellement obscur, Sur La Route du 3.14 est un projet que beaucoup ne comprendront pas. A l’image de cette cover apocalyptique façon Guernica. Ou de ce titre, parfaite métaphore d’un MC qui se veut insaisissable.

Le projet est disponible gratuitement à cette adresse.

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5 Commentaires
  1. fre le 17 juillet 2012 à 18 h 54 min

    En témoignent le surprenant sample façon chopped and screwed « Restless » sur « 3.14 Connexion », clin d’œil à la scène de Houston, ou les scratchs discrets de « Brooklyn Zoo » d’ODB sur le lancinant « Seul ».
    Sa sort d’ou sa? ce sont seulement des faces B de Trae (Swang)et de PeteRock&C.LSmooth ( we specialize)??? brooklyn zoo est sorti après ce son!

    • Nico le 18 juillet 2012 à 18 h 37 min

      « 3.14 Connexion » sample en effet « Swang » de Trae, extrait de l’album Restless, comme indiqué. Quant aux scratchs de « Seul », ils ont été composés à partir du titre « Brooklyn Zoo » d’Old Dirty Bastard (enregistré en 1994) et de « South Bronx » de Boogie Down Production. Le sample utilisé du morceau est en effet « We Specialize » de Pete Rock & CL Smooth mais ce titre a été enregistré après celui d’ODB (1995) :)

  2. MCKYUU le 19 juillet 2012 à 2 h 27 min

    Excellent article, album magnifique !

    • Nico le 19 juillet 2012 à 10 h 31 min

      @MCKYUU On te remercie !

  3. Damien le 28 juillet 2012 à 13 h 12 min

    Culture musicale impressionante, article très bien écrit. Bravo !