De Tintin à "Tinetine"
Hergé Vs Spielberg, le jeu des 7 différences
Tintin. Sans nouveauté depuis le dernier album en 1986, il restait ce souvenir solide, patrimoine bien installé dans la culture française. Avec son lot de fans et collectionneurs fidèles ainsi que toute une génération touchée, une nostalgie des plus paisibles allait bon train quant au personnage d’Hergé.
C’est au printemps dernier que tout allait être secoué à l’annonce d’une adaptation cinématographique des aventures de notre reporter préféré. Et là une avalanche de surenchères s’abat sur la nouvelle. Le film sera en 3D (jusque là ça va), entièrement filmé en Motion Capture (ou performance capture en français) et surtout par l’association de Peter Jackson et Steven Spielberg.
Rien ne sera plus pareil. Et c’est justement les changements que nous allons ici analyser, imitant de manière ludique (car nous ne sommes pas là pour nous faire du mal), le jeu des 7 différences que nous avons tous connu durant nos jeunes années dans nos plus beaux albums de coloriages.
1. De Tintin à « Tinetine »
L’universalité de Tintin est légendaire. Parcourant le globe entier lors de ses aventures, il est né Belge, a été approprié par les Français et répond au mythe de la BD traduite dans le plus de langues différentes. Il ne manquait plus qu’un maillon à la chaine: l’utilisation d’un tel succès planétaire par nos amis américains, on se demande comment ils n’ont pas essayé d’exploiter un filon si lucratif plus tôt. Quoi qu’il en soit la différence la plus notable avec l’image que nous avions de Tintin c’est que désormais on l’entend s’exprimer en anglais et que tout le monde ne jure plus que par « tinetine » sonorité encore plus ridicule (si c’était possible) que son nom original.
2. Motion capture or not Motion capture?
L’adaptation de Tintin restera aussi dans les annales comme la première grande expérience d’un film tourné entièrement en performance capture. Le travail avait été bien déblayé par James Cameron dans Avatar mais ici on ne voit aucun décor réel ni aucun acteur sous son vrai visage. Zéro prise de vue réelle. Le résultat est une prouesse technique qui remplit toutes ses promesses, le jeu des acteurs est bien tout à fait visible à l’œil du spectateur. Seulement qu’on le veuille ou non c’est un film intégralement fait d’images de synthèse et il fait inévitablement penser au cinéma d’animation. Contrairement à Avatar il devient plus difficile de faire la distinction et donc de séparer l’esprit du grand public de l’amalgame classique entre animation et public enfantin. Alors que la BD d’Hergé est clairement considérée pour adultes on peut se demander si pour le film la prise au sérieux peut être complète dès cette première expérience.
3. Milou muet
Surement pour éviter d’accentuer le phénomène évoqué ci-dessus et d’être assimilé à un vulgaire Disney dans lequel les animaux parlent et pensent, la voix si chaude et agréable pour le lecteur du fidèle compagnon à poils blancs est complètement supprimée dans le film.
Un réel coup dur qui n’élide pas les nombreuses qualités du film et dont la décision est compréhensible, mais qui vaut tout de même d’occuper le statut d’une des 7 différences à lui tout seul.
4. La « tambouille » des albums
Dans l’adaptation, Spielberg a fait le (bon) choix de la prise de liberté narrative. Avis donc à tous ceux qui se sont refait Le Secret De La Licorne avant d’y aller, ne vous attendez pas à comparer chaque vignette à chaque plan puisque notre cher réalisateur a fait un mix du Secret de la Licorne, du Crabe Aux Pinces d’Or ainsi que du Trésor De Rackham Le Rouge.
En effet raconter 62 pages en 2 heures, on aurait pu voir le coup venir. Ne reste alors que le résidu si cher à Spielberg (cela fait 30 ans qu’il rêve de rendre hommage au père de son personnage) et au spectateur (cela tombe bien), qu’est l’univers, installé de Moulinsart au Congo et même jusque sur la Lune.
5. Mais… Il bouge!
Finalement la liberté prise face au modèle original n’est pas la plus forte dans la narration. C’est bien esthétiquement que nous sommes bien forcés d’observer le plus de changements. Reconnu pour sa « ligne clair » Hergé monte le succès de Tintin aussi grâce à la rigueur d’un style épuré (trait simple et aplats de couleurs). Dans le film tout cela est pris à contrepied. On se retrouve confronté à un Tintin sonore en mouvement et en volume.
Le temps d’acclimatation passé, on prend un immense plaisir à recevoir ce que peut nous offrir le cinéma. Spielberg met en œuvre tout son talent pour que l’on puisse goûter à de très jolis plans ainsi qu’une très bonne mise en relief nous faisant redécouvrir l’univers tintinesque sous un autre angle.
6. Rythm is your life?
L’addition des deux différences précédentes donne au film un rythme effréné que (heureusement) seul Tintin pourrait tenir. Le mélange de plusieurs aventures nous fait passer de la France à la Manche puis au Maroc sans que l’on puisse reprendre notre souffle ni cligner des yeux tant le mouvement est constant.
Les Haters ne se priveront pas de crier haut et fort que le film est vendu pour avoir le spectaculaire qui fera vendre et rembourser un blockbuster. Cependant ça n’est pas pour rien qu’Hergé a appelé tous ses album « Les Aventures de Tintin ». Et n’est-ce pas pour sa capacité à se sortir de situations désespérées en un éclair et d’enchainer sur la prochaine course poursuite que l’on aime tant le petit journaliste qui n’a jamais fait part de ses états d’âmes ou autres profondeurs psychologiques?
7. Hergé intouchable, Spielberg foudroyé
Si la critique est dans l’ensemble plutôt bonne, entre quelques démonteurs et les autres un peu plus nuancés, Spielberg est celui qui se fait descendre pour laisser Hergé monter au rang de mythe indiscutable. Les choses auraient pu se passer en douceur puisqu’ Hergé avait stipulé de son vivant que si son personnage devait être adapté au cinéma il aurait voulu que ce soit par Spielberg.
Et pourtant le grand Steven se prend quand même toute sa filmographie en pleine face. On prétend qu’il a voulu essuyer l’échec d’Indiana Jones 4 et rend de ce fait Tintin plus sexy avec un plan sur ces fesses. On entend également qu’il ose envoyer les personnages dans les décors de ses Dents De La Mer ou encore qu’il « flirte » avec leur désincarnation puisque déjà dans Duel dont on ne voit pas les conducteurs, ou preuve indiscutable il met ensuite en haut de l’affiche un requin puis un extraterrestre. Un Tintin, un capitaine Hadock ou des Dupond et Dupont plus réalistes qui n’ont pas plu à tout le monde alors qu’ils sont simplement rafraichissants.
Un mythe doit être raconté pour continuer à exister. Les différences ne font finalement que renforcer l’installation de la légende dans une culture, et augmentent les chances de toucher un nouveau public. Enfants, fans de Spielberg, fans de Motion capture, amateurs de 3D, groupies de Jamie Bell, groupies de Gollum, tout est bon à prendre.




