Plongée dans l'univers du roi du polar

Don Winslow, l’ange exterminateur

10 octobre 2012 . Pas de commentaire
By Esco', in Urban culture

Pile ou face. Côté pile, courrez acheter “Cool”, le dernier bébé de Don Winslow. Côté face, courrez voir “Savages”, adaptation du bouquin éponyme du même Winslow par Oliver Stone. Vu qu’on n’est pas des chiens à Neo Boto, on va vous aider à faire le bon choix. Petit indice : Oliver Stone est complètement à côté de la plaque depuis dix ans. Adoubé par James Ellroy himself, le Don est encore assez méconnu de ce côté de l’Atlantique. Une injustice pour un homme qui est en train de se forger une des œuvres les plus démentes de l’histoire du Polar. La double actu du monsieur nous permet de faire un petit zoom sur le parcours singulier de l’oiseau. Reportage de guerre.

Le Caméléon

New-yorkais de naissance, le petit Don a pour ainsi dire vécu mille vies en une. Historien de formation, Winslow aura aussi bien été (inspirez un grand coup) gérant de cinéma que journaliste, détective privé, guide de safaris au Kenya, enseignant, comédien, metteur en scène de théâtre, accompagnateur de touristes dans des monastères bouddhistes au Sichuan et même coordinateur de simulations de prises d’otages. Ouf, vous pouvez reprendre votre souffle. Une vie assez fascinante qui rejaillit fatalement sur le nouveau hobby du divin chauve : écrivain de polar. De polars racés, fins, dynamitant l’American dream et son cortège mythologique de préférence.

“Winslow vous attrape au col et vous relâche lessivé, à bout de souffle”

Démarrage tout en douceur dans les années 90 avec la pentalogie narrant les pérégrinations de Neal Carey, détective privé à la cool. Des romans drôles, divertissants, légers, dans la plus grande tradition du roman noir jazzy américain porté par Raymond Chandler et son Philip Marlowe adoré. Le versant pulp de l’écrivain va prendre un drôle de virage lorsque Winslow tombe par hasard sur un reportage montrant le massacre de familles entières orchestré par un cartel mexicain. Les dés sont lancés, le Don est contaminé, son œuvre sera maintenant tiraillée par la guerre contre la drogue menée par la Maison-Blanche depuis un demi-siècle.

De bruit et de fureur

Cinq ans d’enquête, d’épluchage des dossiers de la C.I.A. et de la D.E.A. Résultat, en 2005 : “La griffe du chien” (“The Power of the Dog”). Plus grand roman sur la guerre contre la drogue jamais écrit, 800 pages d’une odyssée furieuse. Une œuvre abrasive, opératique, faite de sang, de pleurs, de souffre. Un monument ultra-documenté qui vaut tous les livres de science politique sur le sujet du monde.
Prologue du livre : description sur quatre pages d’un charnier humain de dix-neuf victimes d’un cartel. Le ton est donné. Bienvenue à bord. Un aller simple pour l’enfer s’il vous plaît.
Winslow vous attrape au col, vous met la tête sous l’eau pendant trente ans de guerre aux narcos, vous amène dans une dizaine de pays, vous colle une dizaine de personnages principaux aux basques et vous relâche lessivé, à bout de souffle. Tout y passe dans la description d’une Amérique complètement schizophrénique et hypocrite dans sa lutte perdue d’avance contre les psychotropes. Winslow sort les cadavres du placard. Oui, dans sa peur panique du communisme, la Maison-Blanche a financé les guerres civiles en Amérique du Sud. Oui, les contras ont été entraînés par les américains et ont financé leur guerre contre les sandinistes grâce à l’aide de l’administration Reagan qui les a aidé à écouler leur cocaïne sur le sol de l’Oncle Sam. Oui, les agents de la D.E.A. ont parfois même été opposés à des membres de la C.I.A. Oui, cette même C.I.A. marchait main dans la main avec la mafia italienne. Oui, la D.E.A. mexicaine est quasiment intégralement corrompue. Les narcotrafiquants et les policiers sont les deux faces d’une même pièce. L’un ne fonctionne pas sans l’autre, les notions de bien et de mal se perdent. Qui travaille pour qui ? Contre qui ? Au nom de quoi ? Toute cette guerre est un business, d’un côté comme de l’autre. Et la morale perd toujours contre le business.

Au milieu de cette partie de dés pipés, des centaines de millier de civils massacrés. Et Art Keller, agent de la D.E.A. Incorruptible. Insubmersible. Un personnage inoubliable. Car oui, si le fond de ce chef-d’œuvre est quasi-documentaire, la forme, elle, est follement jouissive et stimulante.

“Au commencement fut l’Eldorado Californien. Le surf, la drogue, le rock, la liberté”

Sens du rythme sidérant, plume d’une classe folle, la griffe Winslow est épatante. Tous, et je dis bien tous les personnages principaux ont une aura incroyable. Un héros bouleversant de par son courage et son implication dans cette lutte à la Sisyphe, des gangsters magnétiques sans oublier des personnages féminins beaux à pleurer. Une épopée fantastique constellée de passages cinématographiques inoubliables, de scènes d’action mémorables. Une descente aux enfers digne d’Orphée qui imprime durablement l’esprit du lecteur. Apocalypse now. Le sommet de l’œuvre de l’écrivain américain qui va revenir à des ouvrages moins amples. On le comprend, certainement usant de s’immerger pendant cinq ans dans un tel bourbier… Moins ambitieux mais tout aussi percutants.


Paradise Lost

Exilé à San Diego, Winslow va s’atteler à éparpiller le rêve américain et le mythe Californien façon puzzle. Une thématique illustrée par “Savages” puis sa préquelle “Cool”, un diptyque sous les feux de l’actualité en cette rentrée 2012.

Deux romans formellement à l’opposé de “La Griffe du chien. Bien loin du style ultra-maîtrisé mais assez classique de son classique, Winslow opte ici pour une forme libre. Ecriture totalement orale, décontractée, chapitres de deux mots (Fuck me) ou, optant pour la configuration d’un scénario, l’écrivain laisse libre cours à ses pulsions et ne s’interdit rien. Une option formelle qui rend ses œuvres et ses héros follement ludiques. Kings of Cool, comme le dit le titre original.

Mais sous cette apparence de gros ride bourré d’action se trouve encore, en filigrane, une contre histoire des Etats-Unis. Une contre histoire sacrement amère. Au commencement fut l’Eldorado Californien. Le surf. La drogue. Le rock. La liberté. Changer le monde. Mais quelque chose a dû sacrement merder.
Cooldépeint un changement d’époque, la fin du bal. La coke a remplacé la weed. Tous les grands idéaux américains des années 60 ont fini par baisser pavillon et se convertir au libéralisme. L’individualisme galopant, le culte de l’apparence, le dollar comme totem, la corruption à tous les étages en ont fini de détruire toute forme d’idéal. Le temps détruit tout. Oui, de rois du cool nous sommes passés à sauvages. Il est minuit, le carrosse est redevenu citrouille, fini de jouer Cendrillon.

- Brice Chupin -

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