Childish Gambino le produit de la toile
Childish Gambino, à la grâce d’Internet
Autour de vous, tout le monde peut le voir d’une manière différente (écrivain, comédien, humoriste, rappeur) mais il faut reconnaître que Donald Glover est plus connu pour son rôle dans Community en tant que Troy Barnes que pour Childish Gambino, son alias de rappeur. Une situation très peu dérangeante, d’autant plus que lui même pensait ne jamais avoir été accepté en tant que rappeur. Une tendance auparavant très forte qui s’inverse ; le succès de son second album studio Because The Internet est là pour en témoigner.
Rap & Troll
Aujourd’hui salué pour ses doubles, triple sens, et des lyrics assez recherchés, il y a encore quelques années/mois, Childish Gambino était un rappeur considéré comme mélodramatique, trop sentimental, faux, cheesy ou encore corny comme ils disent là-bas. De nombreux adjectifs qui nous rappellent un certain Drake en début de carrière et qui le suivent toujours aujourd’hui même si celui-ci vend des millions de disques. Il est clair que lors de ses débuts, de 2008 à 2011, de Sick Boi à I Am Just A Rapper 2, Gambino n’était qu’une pale copie du flow de Lil Wayne, admettant lui-même être à la fois son plus grand fan et très influencé par sa musique.
« Weezy F is in jail I keep the sit warm nigga »
Une époque métamorphe (ou Mr. Mime comme vous voulez) suivi par très peu de personnes, car si on jugeait réellement la qualité de ses lyrics et de ses productions, rien ne laissait penser qu’il réussirait à faire son trou. Il n’y avait pas d’identité, ni de but précis, juste de belles punchlines et une hype alimentée par le fait qu’il soit bizarre, cool de voir un acteur de série prendre le micro et kicker. À vrai dire, dans cette période, Childish Gambino semblait beaucoup plus être là pour troller le Hip-Hop que réellement se faire une place.
Internet est rempli de trolls, un de plus, un de moins, ça ne change pas grand-chose et Childish persiste à mettre de la musique sur le web, devenant toujours un peu plus dérangeant. Car en effet, même si son rap ne soulève pas des montagnes, il parle à certaines personnes, il familiarise un certain public qui à l’origine n’écoutait pas de rap et qui finalement lui crée une certaine fanbase de nerds. Les projets s’améliorent au fil du temps, et arrive EP avec « Freeks and Geeks » et sa promotion aidée par Adidas qui utilise alors la chanson pour un spot publicitaire avec Dwight Howard. Suite à ça, Camp arrive très vite, un premier effort assassiné par Pitchfork qui lui attribue la piètre note de 1.6. C’est à ce moment-là que tout devient sérieux.
Quelques mois plus tard, R O Y A L T Y fait son apparition après un black out total de la part de l’artiste, une belle surprise rendue d’autant plus excitante grâce à ses featurings. Vous y entendez sans doute pour la première fois Chance The Rapper sur « They Don’t Like Me » et à l’écoute de cette mixtape, votre vision de Childish Gambino change. Vous sentez que ça devient de plus en plus sérieux. En la présence de Schoolboy Q, Danny Brown, Ab-Soul, Ghostface Killah, RZA et Nipsey Hussle, le troller a trouvé des gens qui sont en plein buzz, ou bien des rappeurs confirmés pour venir le valider à son tour. Une bien belle manière de se fabriquer une street crédibilité : se faire valider par ses compères, désormais bien connu le futur album suscite beaucoup d’attente car il se doit de déterminer si cet artiste a vraiment sa place dans cette sphère qui semblait lui tourner le dos quelques mois auparavant.
La faute à Internet
Because The Internet nous arrive en cet hiver froid mais n’est pas du tout là pour nous réchauffer. C’est un album conceptuel qui a mis un an à voir le jour et remet en question ce qu’Internet est exactement. Il soulève une question principale : comment Internet agit sur nous, que nous soyons une Worldstar au sens propre ou figuré ou encore un adolescent, un jeune adulte ? La connectivité et l’interactivité sont deux des outils d’internet que Donald Glover a utilisé pour construire cet album avec un film et un screenplay indispensables à la compréhension de l’album, tout comme les connections sont indispensables au fonctionnement du web.
Un album qui dépend d’un screenplay et d’un film
Une plateforme construite à l’aide d’une première pierre intitulée Clapping For The Wrong Reasons, le mini film qui est la première partie de Because The Internet, et qui, à première vue ,n’a aucun sens si vous n’avez pas écouté l’album et lu le screenplay sur becausetheinter.net. Le screenplay en lui-même vous engage dans une histoire à lire en écoutant pas à pas toutes les chansons. Donald Glover vous donne de quoi vivre l’album comme une histoire ou un jeu vidéo, et tout ce qu’il y manque est l’interactivité. Et comme celui-ci n’a rien fait de travers, le tout, si vous vous y penchez sérieusement, vous conduira à deux « morales » principales qui se dégagent de ce packaging :
- Donald Glover dans le film et l’adolescent du script ont beau posséder tout ce qu’ils veulent (de l’argent, de belles voitures de jolies filles), ils ne sont pas heureux pour autant et leurs amis qui profitent des retombés de leur célébrité sont plus heureux qu’eux car ils vivent en quelque sorte par procuration.
- Ce projet est une réelle critique d’Internet et même si Donald Glover est quelqu’un qui a ouvertement utilisé l’Internet et ses outils pour devenir célèbre et faire des blagues tout en répandant son art, les retombées sont telles qu’il se rend compte que les gens ne l’apprécient pas pour ce qu’il est mais pour ce qu’il « joue ». D’ailleurs le titre du film « Clapping For The Wrong Reasons » (« Applaudir pour les mauvaises raisons ») est sans doute une façon de nous aiguiller pour nous le faire comprendre.
Ce qui a provoqué le packaging « Because The Internet »
L’honnêteté
Sur une plateforme où la génération internet n’a pas à te regarder dans les yeux, et peut dire les plus grosses méchancetés sans se sentir concernés derrière un écran, la moindre faiblesse est pointée du doigt par la populace ; ce qui n’a pas empêché Donald Glover de prendre ses responsabilités, et révéler pleinement qui il est. Un homme de 30 ans qui dans sa tête en a 25, avec des craintes, des peines, et des regrets. Une manière de casser son image de star et de rendre son personnage tout de suite beaucoup plus accessible.
C’est en publiant des messages assez personnels, embarrassants sur ses photos Instagram qu’il est devenu vulnérable, et dès lors, beaucoup de personnes ont cru qu’il voulait se suicider alors que ce dernier voulait juste être honnête sur ce qu’il vivait actuellement auprès de ses fans. En soit, si on prend deux secondes de recul et qu’on met en parallèle ses photos Instagram dans lesquelles il raconte son mal-être et que l’on compare ça à une situation dans laquelle nous écouterions un ami qui nous raconte sa peine, rien ne laisse à penser que notre première réponse serait « suicide-toi » ; mais sur Internet il semblerait que tout un chacun joue un personnage et c’est ce personnage que Donald Glover souhaite briser en disant qu’il n’en a pas du tout peur.
Because The Internet marque l’entrée de Childish dans une nouvelle ère, à la fois pour lui et pour ses auditeurs. Il ne veut plus être considéré comme « le gars de Community », il ne veut plus faire des choses qui ne lui plaisent pas pour plaire aux gens et ne veux plus faire semblant que tout va bien alors que tout va mal. De part ses nombreuses interviews, il dénonce la fausseté de l’être humain qui a tendance à se voiler la face ou à dédramatiser quelque chose de grave. Un esprit torturé, dépressif mais clairvoyant qui sait qu’il a les moyens de marquer son temps tout en étant limité par le temps car il peut « mourir » du jour au lendemain.
L’ambition
« Watching Kanye and my other heroes do shit that they were afraid of made me ask myself, and this is not a diss to Community, but why am I sitting here and just smiling? Is it for residual checks? »
2013 fut l’année où Kanye West révéla ses projets pour lui et pour le monde, pensant réellement apporter de grandes choses à la planète de par son esprit créatif. Un discours très revendicateur mais assez torturé quand celui-ci vient à dire concrètement qu’on ne lui laisse pas faire ce qu’il a envie de faire, qu’on veut le contrôler parce qu’il est un rappeur.
Une lutte des classes que Donad Glover, lui, admet ne pas connaître vu que personne ne l’a jamais pris au sérieux en tant que rappeur et que cette facette de lui n’est pas assez ancrée dans l’esprit des gens. Kanye aura mis de nombreuses années pour enfin recevoir le tampon de rappeur, Donald Glover lui n’essaiera même pas de faire la queue, conscient que cela l’enfermerait dans une case, lui qui est désormais libre comme l’air. Une idée qui le pousse désormais à dire qu’il peut aller là ou Kanye West ne peut pas aller. NBC et FX (les deux chaînes télés qui l’emploient) ont une entière confiance en Donald Glover mais ils ne donneraient certainement pas un show en primetime à « un rappeur ».
C’est dans ce même esprit qu’il dit qu’il ne veut pas être Tyrese (étant lui aussi acteur et chanteur) et possède des niches de fans, par-ci par-là. Désormais, Donald Glover souhaite toucher le plus large public possible et nous verrons ensemble toute l’étendue de sa créativité en 2014 avec les débuts de sa nouvelle série Atlanta qu’il réalise, produit et dont il est l’un des acteurs.
La carrière de Donald Glover a pris un nouveau tournant depuis que celui s’est mis en tête qu’il ne voulait plus rien devoir à personne et qu’être à son compte était la meilleure solution pour un esprit créatif comme le sien. C’est pour cette raison que ses apparitions dans la nouvelle saison de Community sous la tutelle de Dan Harmon sont très réduites, celui-ci a d’autres projets, dont la mise en avant de sa ville Atlanta sur le devant de la scène culturelle. Donald Glover, à l’instar de Kanye West, semble déjà savoir qui il sera dans dix ans comme s’il avait un plan infaillible. Celui qui s’est appelé « le fils de Kanye » a tous les outils pour devenir bien plus grand qu’il ne l’est aujourd’hui car après avoir trollé et percé tous les vices du net, celui-ci en a désormais les clefs.
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Mickaël Jolo
@MJ_4TW





Le concept est excellent, l’album l’est également, en effet pour profiter entièrement de cet album mieux vaut lire le screenplay et avoir vu « clapping for the wrong reason »