La vengeance aux deux visages

Tarantino : Des nouvelles du front

19 janvier 2013 . 2 commentaires
By Esco', in Urban culture

L’enfant terrible du cinéma américain est de retour. Accompagné de son cortège d’ultra-violence, de personnages over the top et de dialogues outranciers bien évidemment. L’acclamé Django Unchained sonne comme un manifeste du cinéma Tarantinesque, dans ce qu’il a de plus grand et de plus dérisoire. Un bon prétexte pour ausculter la trajectoire du fétichiste favori des amoureux du 7ème art. Et ainsi s’interroger : a-t-on le droit de ne pas aimer Tarantino ?

La vengeance aux deux visages

Django a tout du projet rêvé pour l’ami Quentin, un film en forme de condensé de sa carrière. Une déclaration d’amour à la communauté black complétant celle de Jackie Brown, une intrigue de vengeance impitoyable et sanglante rappelant son chef d’œuvre Kill Bill et une toile de fond historique donnant une portée politique au film comme son précédent, Inglourious Basterds. Django Unchained c’est tout ça, et bien moins encore. Mais avant le déboulonnage d’idole, il serait malhonnête de ne pas reconnaître les immenses mérites du réalisateur de Pulp Fiction.

Merci à toi Quentin pour ton amour du cinéma, de TOUS les cinémas. Depuis vingt ans, Tarantino œuvre à sortir les films de genre et d’exploitation des ghettos dans lesquels ils ont trop longtemps été circonscrits. Une grande entreprise de remise à plat qui aura permis à des « sous-genres » comme la blaxpoitation, les films grindhouse, les films de kung fu et les westerns spaghetti d’être remis au goût du jour et enfin respectés. Si ambitieuses et hype qu’elles soient, ses deux dernières œuvres renvoient dans leur titre à des films d’Enzo G. Castellari et Sergio Sollima, des réalisateurs pour le moins snobés par la critique intello depuis des décennies. Pour Quentin, pas de hiérarchie, de jugement de valeur entre les cinémas, seul le geste artistique compte. Une foi en le pouvoir du 7ème art et un amour des outkast qui explose jusque dans le déroulement de ses films. Inglourious Basterds et Django Unchained nous le montrent, oui le cinéma peut changer le cours de l’histoire par la grâce de l’action salvatrice d’une bande de marginaux et de laissés pour compte décidés à se rebeller. Une rébellion faite de sang et de fureur, de préférence.

La première heure de son petit dernier est révélatrice de ce leitmotiv Tarantinesque et offre à peu près ce qu’il peut faire de mieux. Une heure de grand cinéma, un condensé de pop culture jouissif et sublimement foutraque. Une première partie qui forge un personnage qui a tout du héros culte en devenir : ce bon vieux Django campé par Jamie Foxx, bien aidé par un Christoph Waltz simplement dément dans son rôle de chasseur de primes humaniste. Une introduction qui vient même poser les bases d’une réflexion sur la morale et la légitimité de la loi, tout en interrogeant clairement la place du mythe de l’Ouest dans l’imaginaire américain. Une sorte de rêve éveillé, oui Tarantino pourrait toujours faire du grand cinéma si l’envie lui en prenait. Mais il ne faut pas longtemps à la réalité pour reprendre le dessus et au réalisateur de Boulevard de la mort pour s’enliser dans toutes les failles de son cinéma.

Un génie ? Deux associés, une cloche

Le problème a toujours été présent, dès le début de sa carrière en dépit des grands films réalisés : Tarantino ne fait pas des œuvres qui se suffisent à elles-mêmes, il fait des films sur le cinéma. Le papa de Reservoir Dogs creuse des univers déjà existants mais est incapable d’accoucher d’un film réellement personnel. Un film de Tarantino ne peut pas vous toucher, vous impliquer émotionnellement. Le public est perpétuellement sorti du film et renvoyé à sa condition de spectateur. La faute à des personnages creux et n’existant qu’à l’état d’icônes stéréotypées (rien de plus facile à jouer pour les acteurs, n’allez pas chercher plus loin l’amour fou qui lie le bonhomme à cette faune) et à une propension trop régulière à privilégier le bon mot et la bouffonnerie à l’efficacité. Des œuvres vidées de toute substance, tape-à-l’oeil et laissées seules face à leur propre vacuité. Pour aggraver son cas, Tarantino aura ouvert la voie et offert Hollywood sur un plateau à ces cauchemars pour pellicule qu’auront été Robert Rodriguez (même cinéma branleur à la coule mais surtout très approximatif) et Guy Ritchie (même veine de cinéma méta et postmoderne ne reposant que sur des clins d’œil et des renvois à la pop culture). Des gus bien moins doués que Tarantino mais creusant les mêmes sillons. Merci qui ? Merci Quentin.

Des scories qui pendant longtemps n’ont pas empêché le scénariste de True Romance de faire des films fun et cohérents. Mais la machine semble tourner à vide ces dernières années. Inglourious Basterds fantasmait le Aldrich des Douze Salopards mais finissait dans les graviers, draguant Papy fait de la résistance. Ici, Django singe la mise en scène de Leone et de Peckinpah pour mieux finir dans le bas-côté avec les pires Terence Hill et Bud Spencer. Passée l’introduction, le film se perd dans une veine poseuse insupportable et bouffie de prétention. Tarantino sert la soupe au spectateur et lui flatte tous ses bas instincts. A force de bouffer de la pellicule jusqu’à l’overdose, il devrait pourtant savoir que le cinéma ne devient intéressant que lorsqu’il rentre dans une zone d’inconfort, cloue le spectateur à son siège et lui fait regretter d’avoir dépensé un joli billet pour se retrouver le nez dans sa merde.

Elu produit de l’année

La diatribe peut paraître violente, mais elle est à la hauteur de l’incompréhension du modeste auteur de ces lignes face au torrent de louanges que récolte Django Unchained. Persuadé de son génie, Mr Tueurs Nés pense avoir réalisé un grand film politique (Spike, si tu nous lis), les critiques et le public avec. Bien malheureusement, Tarantino semble surtout être devenu un bidon de lessive. Un label aveuglant conditionnant le spectateur, convaincu avant même la séance d’assister à un chef d’œuvre. Un film qu’on aimerait tant adorer mais qui crève les yeux d’artificialité et de suffisance. Le grand divertissement à contexte historique mettant en scène l’affrontement hardcore entre deux camps composés de figures mythologiques inoubliables existe, il s’appelle Des hommes sans loi. Point de Tarantino sur l’affiche, pour son plus grand malheur. En résulte un film passé sous les radars critiques et publics, mais qui nous rappelle pourquoi le cinéma est grand. L’erreur est à réparer en DVD, dans toutes les bonnes crèmeries.

- Tranquillo Barnetta -

- Django Unchained, en salle depuis le mercredi 16 janvier


2 Commentaires
  1. Anna le 19 janvier 2013 à 19 h 41 min

    Super article (bien plus intéressant que celui de Libé soi dit en passant…), je trouve l’analyse très pertinente ! J’attendais vraiment le point de vue de Neo Boto et j’avais raison ! Bonne continuation

  2. Anna le 19 janvier 2013 à 19 h 43 min

    soit*