Interview fleuve de deux piliers de la scène française
L’interview croisée Lescop/Yan Wagner (Part.1)
C’est dans les loges de la salle Nantaise Stereolux que nous avons donné rendez-vous à Lescop et Yan Wagner, quelques heures avant d’affronter un public qui ne fait que grandir depuis un an. Les deux hommes se connaissent peu mais ont en commun le fait de contribuer au rayonnement d’une scène française en pleine ébullition. Si 2012 fut une année faste pour les deux trentenaires qui ont chacun connu le succès avec leur album respectif, le futur s’annonce aussi radieux pour ces amateurs de cold wave et de techno. Et ce n’est pas cette interview croisée qui nous fera mentir, où il est aussi bien question de Blazac, que de Daniel Darc ou Gesaffelstein. Un document précieux, à lire avec le dernier Depeche Mode en fond sonore.
Propos recueillis par Tranquillo Barnetta et Morgan Henry.
Vous êtes partie intégrante de la nouvelle scène pop française et pourtant votre approche de la musique est très opposée. Quelle est votre manière d’appréhender la musique. Mathieu (Lescop Ndlr), on te sent peut-être davantage attaché au texte.
Lescop : Oui, le texte est très important pour moi. C’est ce que je travaille en premier, c’est mon point de départ. Après, je travaille séparément sur la composition. Je fais des boucles et une fois que j’ai mes textes, je vois ce qui peut aller dessus. Je n’arrive pas à recevoir un instru et à poser directement des mots dessus.
Mathieu, je crois savoir que c’est la littérature et le cinéma qui t’influencent alors que Yan c’est davantage la musique.
Yan Wagner : Pas uniquement, non. Ça peut être des films, des livres un peu moins, mais le texte me vient en même temps que la musique. Y’a beaucoup de paroles qui sont plus des slogans que des textes construits. Je n’ai pas vraiment l’impression de raconter des histoires. Je me vois plus comme quelqu’un qui fabrique de la musique. Les paroles, c’est pas que c’est moins important mais ça vient plus en complément. Dans ce sens, on est assez différents.
Mathieu, j’ai vu que ce n’était pas forcément la musique qui t’influençait au départ mais plus les films et la littérature.
Lescop : Disons que j’ai peu de référents directs. Je suis un gros fan des Doors et je ne pense pas que ça s’entende énormément dans ma musique. Je ne fais pas un truc où je vais me dire “tiens, j’aime tel mec, donc je vais faire le même son”. Yan, je pense que t’es plus dans les synthés, dans le matos, alors que moi j’ai un rapport vachement succin. Je ne suis pas très musicien en fait. Je fais des trucs avec une guitare, une pédale, un peu comme un gogol. J’y connais rien en son, en matos. J’ai vraiment besoin d’aller chercher quelqu’un pour trouver l’esthétique qui va avec la mélodie et les paroles que je peux amener.
De quoi peut partir l’écriture d’une chanson ?
Lescop : Ça dépend. Parfois c’est des images que tu as dans la tête, c’est pas forcément un film en particulier, ça peut être une idée. Par exemple, “La Nuit Américaine” est inspirée de ces films hollywoodiens genre Gilda. Des films en noir et blanc avec des filles très belles. Où des fois ça peut être des répliques de films que je vais voler ou détourner. Après, ça peut être juste l’esthétique d’un film qui t’inspire pour écrire une chanson.
Yan : Ça c’est clair ! Par exemple y’a un morceau, je sais que c’est en voyant Aguirre (de Werner Herzog Ndlr) que je l’ai fais. C’était à la fois l’esthétique de ce film-là mais aussi l’univers, le personnage, le rapport au mystique.
Y’a des genres de cinéma qui vous inspirent en particulier ?
Yan : Moi j’aime bien l’idée que lorsque tu fais une musique, ça éveille des images, qu’il y ait un truc très pictural. Quand j’étais enfant, ce que j’adorais écouter c’est des trucs sur lesquels j’imaginais des choses qui n’avaient rien à voir avec la musique. Mais bon, juste avoir des images en tête quand t’écoutes une musique je trouve ça génial. Donc c’est cool que tu dises ça. Après, je ne suis pas très cinéphile, je pense que je connais beaucoup moins le cinéma que Mathieu. Je regarde plein de trucs mais bon… Les Visiteurs, ce genre de choses (rires).
Vous êtes influencés par pas mal de périodes, pas mal de sons différents, et pourquoi à ce moment-là de votre carrière vous ressentez le besoin ou l’envie de composer quelque chose qui renvoie aux années 80 ?
Lescop : Déjà, le coup du revival new wave, j’ai l’impression que ça fait quinze ans que je l’entends. C’est juste que maintenant ça fait partie des choses dont tu peux t’inspirer alors qu’au début des années 90, les années 80 c’était trop frais encore. On ne pouvais pas vraiment remettre le nez dedans pour s’en inspirer. Nirvana, au début des années 90, ils s’inspiraient de groupes aussi vieux que la new wave pour nous maintenant.
Qu’il s’agisse de vous, d’Aline, de La Femme, il n’y a que maintenant que vous parvenez à toucher le mainstream et les critiques.
Yan : Le langage musical s’agrandit de plus en plus. Les synthés, c’est utilisé depuis quarante ans dans la musique populaire, c’est pas une nouveauté du tout. Y’a un truc avec le synthé ou avec certains gimmicks qui reste très caricatural aujourd’hui. J’ai pas l’impression de faire une musique des années 80 car la production n’est pas comme dans ces années-là.
Lescop : C’est surtout que pour notre génération, c’est impossible d’écrire des chansons sans s’inspirer des années 80. Le mec qui me dit : “je fais de la musique mais je ne me suis jamais inspiré de Depeche Mode, Joy Division ou Bowie”, je lui dirais que c’est un menteur. C’est comme un auteur qui te dirait : “Balzac, je connais pas”.
Yan : La musique est construite comme ça. Dans les années 80, il y avait beaucoup de groupes comme Suicide qui s’inspiraient des années 50/60. À un moment faut passer outre ce phénomène. Faut voir ce qui résonne aujourd’hui, et pourquoi. Je ne pense pas que ce soit à nous de répondre à cette question. Je pense que c’est plus aux mecs qui écriront des bouquins plus tard et qui essayeront d’analyser pourquoi ça revient.
Lescop : Si on parle de la new wave des années 80, je pense que ça n’influencera pas que les gens de maintenant. Ça influencera mon fils quand il aura vingt ans, comme moi j’écoute Buddy Holly ou Elvis Presley aujourd’hui. De même, lorsqu’Oasis est sorti au début des années 90, on aurait dit les Beatles. Alors qu’aujourd’hui quand t’écoutes Oasis, c’est clairement un son du début des années 90.
Justement, en tant qu’artiste actuel, ça doit être saoulant d’être constamment noyé de références.
Yan : Je trouve ça chiant car c’est de la fainéantise. Qu’on nous sorte “les jeunes gens modernes“ à chaque fois qu’on parle de Lescop ou Yan Wagner, je trouve ça ridicule car déjà à l’époque ça ne signifiait pas grand chose. Donc c’est mauvais mais c’est aussi très bien car le fait de faire des regroupements d’artistes suscite l’intérêt quand même. Pour la french touch, ça s’est passé comme ça et ça a permis à plein de groupes de sortir, y compris des merdes. Personnellement, ça ne me dérange pas même si il y a certaines références que je ne comprends vraiment pas. Du genre Ian Curtis. J’aime bien ce qu’il faisait, j’adore même. Mais bon… Enfin maintenant je m’en fous !
Mathieu, de l’extérieur tu renvoies l’image d’un artiste complexe et torturé. Est-ce juste une simple impression ou est-ce un réel reflet de ta personnalité ?
Lescop : C’est le genre de truc que tu ne peux pas dire de toi-même. Je vais pas te dire : “oui, je suis torturé et complexe” (rires). J’en sais rien.
Disons qu’on a lu à ton sujet que la musique a parfois été une échappatoire dans ta vie alors que Yan tu sembles avoir un rapport beaucoup plus ludique à la musique.
Yan : Ludique oui, mais on le fait très sérieusement. C’est un besoin aussi. À partir du moment où l’on décide de faire que ça, c’est quand même pas facile, c’est beaucoup de sacrifices. C’est très difficile de répondre à une question comme ça.
Lescop : Je pense qu’à un moment, si les choses se mettent en place pour des artistes qui arrivent à ne faire que ça, c’est aussi parce qu’il y a un besoin vital. On arrive à vivre de la musique à partir du moment où il y a un besoin vital d’en faire.
Est-ce qu’il y a un besoin de reconnaissance aussi ?
Lescop : Oui. Évidemment. La carrière du mec qui se dit qu’il est génial dans son coin et où personne n’est d’accord avec lui, ça ne m’intéresse pas trop. Évidemment c’est agréable quand les gens aiment, quand ils applaudissent, quand ils payent leur place. Y’a un côté super gratifiant et c’est agréable d’avoir cette reconnaissance.
Tout artiste doit viser le mainstream, à terme ?
Lescop : Ah non, non. Je n’ai pas du tout dit ça.
Yan : Pas du tout.
Non mais doit viser à toucher les gens.
Lescop : Les gens ne doivent pas, ils font ce qu’ils veulent. Mais je parle juste de moi. J’ai envie d’aller au contact d’un maximum de gens mais je ne dis pas qu’il le faut. Et je ne pense pas avoir fait un album mainstream. Après, si je peux exprimer ce que je fais au travers de médias populaires, c’est tout bénef.
Yan : Je pense que c’est un truc très français. Je dis ça car j’ai fait neuf ans d’histoire et j’ai étudié l’histoire culturelle où il y avait un débat perpétuel entre culture populaire et culture savante. On peut tracer un parallèle entre underground et mainstream car on a tout un romantisme, en France, de l’underground contre le major. Les Beatles ont changé la société et je pense qu’ils ne se posaient pas trop la question. J’ai étudié aux Etats-Unis et le fait de faire de la recherche sur les clubs, c’était tout à fait normal. Alors qu’en France il a fallu batailler pour obtenir l’autorisation de rechercher.
D’où viennent ces différences ?
Yan : Ça vient du fait qu’on est un vieux pays. À contrario des pays anglo-saxons et des États-Unis, eux ont une histoire beaucoup plus courte, il y a une vraie rupture. Les arts de l’Amérique, ce sont les disques, la photo etc.
Lescop : L’histoire artistique américaine s’est faite en même temps que la commercialisation de l’art. Du coup il y a un côté décomplexé au fait de vendre de l’art et de faire de l’argent avec. C’est un truc qui manque en France, même si ça commence à changer.
Déjà, tu vois bien que ça perce beaucoup plus depuis que tu fais ton projet solo Lescop. Avec Asyl tu aurais pu continuer longtemps, ça n’aurait peut-être pas touché les gens à ce point. Tu fais aussi un truc plus accessible.
Lescop : Peut-être… Enfin déjà c’est plus accessible pour moi car ce sont mes chansons. C’est quelque chose où je me sens plus à l’aise. Dans Asyl, je devais être le porte-drapeau de quatre personnes, c’est pas pareil.
Yan : J’ai toujours du mal à définir commercial contre mainstream, sauf des trucs évidents où l’on construit, où l’on cible un public. Y’a des trucs qui partent de la cave et qui deviennent énormes. En France, on va avoir tendance à ne plus les écouter. Pour moi c’est très difficile de définir ça. Y’a des mecs qui font de la techno super obscure et qui remplissent des festivals. Je reprends l’exemple de The Hacker, c’est un mec qui a cartonné, tout le monde le connaît, mais est-ce qu’on peut dire qu’il fait de la musique mainstream, je ne sais pas.
Enfin au niveau de la techno, tout est relatif…
Yan : À une époque le clip passait sur M6, c’était un truc de ouf.
Mais c’est vrai que Gesaffelstein a bien explosé.
Yan : Bah tu vois ! Et on peut pas dire que ce soit accessible. Il a bien digéré les mecs qui ont posé des bases avant lui, il a un truc super actuel. Quand tu vois 200 000 fans sur Facebook (sic), on peut dire que c’est mainstream.
Lescop : Quand on dit mainstream, c’est souvent quelque chose qui a été pensé pour être vendu à beaucoup de gens. Ce mec à la base a fait ce qu’il voulait et c’est peut-être ce qui a plu car y’a un côté jouissif. Comme quand Prodigy est arrivé, c’était pas forcément dans l’air du temps et ça l’est devenu. En France, on a eu des poètes maudits. Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, c’était des mecs qui n’avaient pas de sous. C’est ça la vraie crédibilité française.
Le mythe de l’artiste torturé…
Lescop : Voilà ! Donc y’a un peu le truc du genre “quand t’es génial, t’es pas connu”. Mais je pense que si Baudelaire avait pu avoir autant de fric que Balzac, il aurait été content.
Il n’a peut-être pas écrit les mêmes trucs aussi…
Lescop : Mais ça c’est une idée extrêmement pernicieuse (rires). C’est une idée extrêmement répandue et c’est exactement là où je voulais en venir. On dit systématiquement ça, comme quoi quand t’es pauvre tu fais des meilleurs trucs. Mais pourquoi ?
Yan : Y’a des exemples comme ça. Mais pour en revenir à Depeche Mode, sur Violator ils remplissaient des stades. Et c’est pas pour ça que c’est un album de merde, au contraire je pense que c’est le meilleur. C’est super que ça puisse marcher comme ça. Aujourd’hui avec Internet tu peux être partout à la fois, l’underground s’est caché. Tu vas trouver des photos de la moindre soirée obscure de fist-fucking et t’y es. Enfin ça, c’est peut être pas le meilleur exemple (rires).
À suivre…
Merci à Yan Wagner, Lescop, Damien Keyser, Thibaut Jamin et Florian Leroy.
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Photo : Mathieu Peudupin




