L'exercice de style trash d'Harmony Korine
Spring Breakers fait-il l’effet d’une drogue?

Pour qu’un film doté d’une campagne promo si racoleuse reçoive d’aussi bonnes critiques de presse, on devait nécessairement s’interroger sur l’intérêt cinématographique de Spring Breakers, qui apparaît à première vue comme un vulgaire teen movie. Qui aurait cru en effet que Vanessa Hudgens et Selena Gomez fassent un jour la couverture des huppés Cahiers du Cinéma? Le réalisateur indépendant Harmony Korine, qui n’est est pas à son coup d’essai sur le sujet de la jeunesse et de ses excès vingt ans après avoir scénarisé « Kids » de Larry Clark, a récemment déclaré qu’il avait conçu son dernier-né pour qu’il ait « l’effet d’une drogue ». Force est d’admettre que le pari est réussi: au niveau des réactions du public et des médias comme de la forme concrète de l’oeuvre.
Deux mots : spring break. Littéralement, « la pause du printemps ». Des vacances au soleil plébiscitées par les étudiants américains, emblèmes de la génération MTV, où les pulsions contenues durant l’année se déchaînent dans un défoulement collectif aux apparences d’orgie. Dans la première partie du film, Vanessa Hudgens, Ashley Benson, Rachel Korine et Selena Gomez ont l’air de plutôt bien s’éclater en spring break. L’attente du meilleur moment de l’année génère un désir puissant chez les quatre filles, qui s’épanouit avec brio dans cette fête démesurée. Mais le retour à la réalité est abrupt : embarqués par la police, les protagonistes sont sauvés in extremis grâce à l’intervention d’Alien, rappeur et pseudo criminel bling-bling en manque d’occupation. Les problèmes commencent alors pour les jeunes filles. Voilà le pitch du film. À la manière d’une drogue prohibée, la promo de Spring Breakers tendait à faire apparaître le film comme quelque chose d’attirant et interdit. L’attente autour du film était énorme, du fait d’abord de son casting: des héroïnes de Disney Channel prenant à contre-pied leur public pré-adolescent pour s’adonner aux joies adolescentes du spring break, voilà à quoi l’on s’attendait. Et dès les premières minutes du générique, surprise, le résultat est bien pire: la réalité de la fête est montrée à son paroxysme: alcool, violence, sexe et cocaïne, voilà ce que sera le véritable sujet du film.
Mais loin de se cantonner à une description universelle de ces moments de jeunesse, le réalisateur y a intégré un thème actuel, celui d’une société superficielle et d’un besoin de repères de plus en plus pressant chez ladite jeunesse. Superficiel, c’est d’ailleurs le mot idéal pour décrire l’univers de Spring Breakers. Une critique de presse comparait récemment le film à un « bonbon ». Le travail réalisé sur l’image pousse à la même constatation : chaque plan est éclairé d’une couleur vive et fluorescente, ou intègre un élément coloré. Histoire de rappeler que nos protagonistes sont en spring break, mais aussi de nous plonger dans un univers doux et accueillant. L’univers de l’illusion procurée par la prise de drogue, l’univers d’un monde superficiel régi par la publicité. Transporté par des plans au ralenti de filles pulpeuses, le spectateur se retrouve avec surprise dans une dimension parallèle proche de la publicité et du jeu vidéo. La manière de traiter le sujet n’est pas pour autant moraliste: Korine se contente de montrer les excès de la jeunesse d’une manière tellement démesurée que ceux-ci se retrouvent propulsés dans la sphère de l’irréel.

Pendant la progression de la descente aux enfers des jeunes filles, le déchaînement sympathique de la jeunesse se transforme en une compilation de situations glauques, crues et parfois burlesques. A la manière d’une fin de soirée arrosée et d’un lendemain de cuite, le goût agréable du bonbon édulcoré laisse place petit à petit à un goût âcre et amer. La musique, présente de manière quasi permanente dès le début du film, se fait de plus en plus récurrente et dérangeante, et les nombreux flash backs viennent étoffer un montage oppressant. La femme innocente se transforme dès lors en mangeuse d’homme, happée dans une spirale de l’excès qui la coupe de tout sens des réalités. Le personnage d’Alien, caricature du rappeur et de la figure du bad boy, comme en attestent la cinquantaine de glocks accrochés à ses murs et les liasses de billets tapissant son plumard, passe du statut de sujet à objet d’excitation pour les jeunes filles. Le maniement d’armes à feu et le culte de l’argent deviennent rapidement la nouvelle occupation des personnages. Que dire de l’apparition de Gucci Mane (ci-dessus) en rival dangereux d’Alien et des menaces de mort qui planent dès lors sur les jeunes filles; il n’est qu’un élément du scénario illustrant la montée crescendo de l’atmosphère dramatique de la seconde partie.
Le drame n’arrive jamais vraiment dans le film. Il apparaît, mais dans un environnement rendu si illusoire que l’on n’en ressent pas les effets véritables. Paroxysme au résultat trash et poétique: les situations les plus obscènes en deviennent banales. Le film est donc d’une violence inouïe: James Franco subissant par exemple une fellation forcée ayant pour objet ses propres calibres. Comment expliquer les choix de distribution qui le faisaient apparaître comme un nouveau Projet X? Comment expliquer la censure très permissive, le film n’étant interdit qu’aux moins de 12 ans? Le directeur de Mars Distribution a admis que la bande-annonce rendait une image du film « plus mainstream qu’il ne l’est vraiment ». Et pour les membres du comité de classification des films, un enfant de douze ans quant à lui est capable de « percevoir le second degré et la volonté de dénonciation » du film. En résumé, vous serez déçus si vous vous attendiez à un blockbuster, et peut-être même choqué si vous êtes fan de High School Musical. C’est en fait un film qui à la fois se veut emblématique de la génération Z et veut porter l’étiquette d’oeuvre cinématographique, quitte à prendre un parti anti-conformiste et à ne pas ménager le public. En même temps, on devrait savoir à quoi s’attendre lorsque l’on ingère une drogue dure comme Spring Breakers… Car si vous avez aimé, vous risquez fort de n’avoir pas d’autre choix que d’y retourner une, deux, trois fois. Et si au contraire, à l’image de la majorité des premières critiques des spectateurs, vous avez ressenti le besoin d’incendier cette tâche cinématographique… peut-être avez-vous simplement été victime d’un bad trip.
Au premier regard, Spring Breakers faisait figure d’un énième teenage movie. En traitant le sujet du spring break, le réalisateur, plutôt que de se contenter d’une certaine vision de la débauche adolescente, parvient en fait à se saisir du thème de l’addiction en y appliquant les codes à son film. Des filles, de la violence et des substances illicites : le souvenir d’une promotion racoleuse que laissaient entrevoir les affiches et les bandes-annonces du film cède sa place à un sentiment de béatitude dès lors que retentissent les premières notes de la chanson du générique. Spring Breakers, malgré un scénario très limité, est un film rare qui reste gravé dans un coin de la tête. L’adolescence et ses excès deviennent ici une fresque hallucinogène et addictive où l’illusion et le réel sont codifiés par une utilisation réfléchie de l’image et du son. Un cauchemar poétique et fluorescent: une véritable expérience sensorielle au fond laid et à la forme magnifique, qui ennuie et déroute parfois mais dont on ne peut se défaire. Administrer une drogue à son public : c’est là le tour de force réalisé par Harmony Korine.

- Marin Charvet -





Belle analyse filmique ! Je partage cette vision et me classe plutôt du côté de ceux qui sont « accros à cette drogue » (je l’ai déjà vu deux fois en deux semaines).
Swag