Le pendant pop d'Offenbach
Woodkid : l’heure de vérité
Nouvelle coqueluche du public depuis la sortie de son maxi « Iron », Woodkid aura pris son temps pour accoucher d’un premier opus attendu comme la neige en hiver. Fort d’une esthétique graphique reposant sur un noir et blanc expressionniste, l’œuvre du reimois laissait présager quelque chose de grandiose, à mi chemin entre la pop-lyrique et l’art du conte. Adulé par certains, détesté par d’autres, Woodkid s’est vu accoler les qualificatifs les plus contradictoires en l’espace de deux années consacrées à l’achèvement de The Golden Age et à la mise en scène de son concert au Grand Rex. Artiste multi-casquettes, notre homme est parvenu à concilier deux fonctions exigeantes à tel point qu’il est aujourd’hui difficile de savoir qui du réalisateur ou du musicien a pris le dessus.
L’age de fer
Et dire qu’il aura suffi d’un EP et d’un clip pour que Woodkid soit sur toutes les bouches. Jusque-là connu dans le milieu de la pop pour ses réalisations de clips pour Yelle, The Shoes, Taylor Swift ou Katy Perry, Yoann Lemoine s’est d’abord fait un nom grâce à ses conceptions graphiques alternant clichés intimistes (« Mistake ») humoristiques (« Aides Graffiti ») ou franchement mainstream (« Teenage Dream »). Mais lorsqu’il signe chez Green United Music, le label de Pierre Le Ny sur lequel sont signés ses potes de The Shoes, Woodkid prend le pas et avec lui une curiosité intarissable qu’il ne cessera d’alimenter au compte-goutte. Avec un premier EP intitulé Iron paru en 2011 et peu de temps avant la controverse de Lana Del Ray (pour qui il réaliste les clips « Born To Die » et « Blue Jeans »), Woodkid affiche à la face du monde sa touche incroyablement baroque.
Peut-être plus intéressant d’un point de vue visuel que musical, la personnalité de l’artiste s’affirme en premier lieu via une esthétique belliqueuse reposant sur une série de tableaux expressionnistes servis par un noir et blanc tout en contraste. A n’en point douter, la force d’ « Iron » subsiste dans ce visuel époustouflant en parfaite adéquation avec une orchestration symphonique aux arrangements subtils à la façon d’un péplum contemporain. Batteries de cuivres impériaux, percussions martiales et voix caverneuse, « Iron » impose un climat épique sur une toile subjuguée par sa force évocatrice. Avec ses 19 millions de vues, ce premier tour de force place Woodkid parmi les plus grosses attentes de ces dernières années sans même avoir sorti le moindre album. Mieux encore, son concert dantesque au Grand Rex le 26 septembre 2012 a semble-t-il mis en émoi un public conquis par cette machine infernale faite de projections murales grandiloquentes, d’orchestre symphonique (celui de l’opéra de Paris) et de faisceaux lumineux venus éclairer ce petit homme barbu coiffé d’un chapeau noir. Autant d’éléments qui imbriqués les uns dans les autres permettaient de penser à un album très prometteur.
« A la fois flamboyant et fataliste, l’œuvre du kid chante la désillusion, l’abandon du rêve de l’immortalité adolescente face à la violence inéluctable du monde moderne »
L’age d’or : l’enfance de l’art ou l’art de l’enfance
Si The Golden Age n’a absolument rien de révolutionnaire, sa conception en revanche échappe à toute facilité. Mystérieux, véhément, lyrique, poétique, puissant, épique, parfois même pompeux, ce premier opus de Woodkid fait état d’une palette foisonnante d’expressions au service de la musique et de son message. Ayant pour thème principal l’enfance et la perte de l’innocence face au monde adulte, The Golden Age décline son sujet sur quatorze titres symphoniques liés entre eux par un jeu de percussions implacables. L’évocation à la Philip Glass de textures froides comme la pierre et l’acier confèrent à la composition un aspect volontairement austère qui s’immisce graduellement plus on s’approche de l’age adulte (« The Other Side »). A la fois flamboyant et fataliste, l’œuvre du kid chante la désillusion, l’abandon du rêve de l’immortalité adolescente face à la violence inéluctable du monde moderne là où la petite épée de bois que l’on brandissait fièrement enfant (« Run Boy Run ») s’est changée en sabre tranchant comme la mort.
Terriblement ambitieux, The Golden Age s’est dépouillé de guitares ou de basses afin de laisser place à une orchestration plus traditionnelle faite de violons, de tambours, de tubas, de trompettes, ou encore de piano. Un parti pris qui a le défaut de sa qualité, celui d’étouffer l’auditeur dans un ensemble qui parfois manque un peu de relief et emprunte de manière un peu trop complaisante les codes d’un lyrisme dangereusement pathétique. Au delà de son esthétisme purement musical, The Golden Age est sans conteste un album taillé et pensé pour la scène. A l’image des clips de « Run Boy Run », « Iron » et « I Love You », cet opus gagnerait en impact visuel à grands renforts d’effets wagnériens. Mais malgré la limpidité du concept et sa monumentalité presque outrancière, The Golden Age reste une œuvre énigmatique sujette à interprétations et dont personne hormis son auteur ne possède la clef. Les exégètes et les plus téméraires iront probablement chercher du côté du livret de l’album, d’autres en revanche préfèreront laisser planer le doute. Il n’y a pas si longtemps Woodkid disait « ne pas vouloir s’excuser d’être ambitieux », prenons le aux mots.
A écouter :
- Woodkid - The Golden Age (GUM)
Pierre-Jean Cléraux




