"Entre Méliès et Kubrick"

Nosaj Thing, le malade imaginaire

22 janvier 2013 . Pas de commentaire
By V for Vincent, in Featured, Lifestyle

Il y a des mecs comme ça que tout prédestinait à devenir ambianceur de sombre soirée Hype&Beats (genre graisseur de platine au Silencio) mais qui ont su apporter une nouvelle dimension à la musique numérique en poussant leurs délires à fond, pour que s’efface la ligne d’horizon qui sépare le hip-hop du monde électronique.

Nosaj Thing, un nom de scène dont le doigté onirique ne peut laisser votre palpitant insensible quand on sait que ce petit bout de génie à déjà réussi à imposer ses prods dans les esprits de Kid Cudi et Kendrick Lamar. A l’occasion de la sortie de son nouvel effort intitulé Home, nous avons donc décidé de vous faire (re)découvrir les battements sonores de cet artiste qui appartient autant au hip-hop que la virginité de Kim Kardashian.

Mais avant de vous plonger dans les milles et une couleurs parallèles de Nosaj Thing sachez que c’est le genre d’expérience où l’auditeur, tiraillé entre son envie irrépressible « d’avoir du son frais à faire écouter à ses potes » et le plaisir réconfortant de s’écouter une track qui tabasse, accepte de donner un peu de son temps pour se laisser dominer par l’univers d’un autre. A l’image d’une fusion amoureuse sur matelas, si vous le laissez venir en vous, Nosaj Thing pourrait bien pénétrer votre peau et se répandre dans votre encéphale.

De Flying Lotus à Kendrick Lamar

Nosaj Thing, de son vrai nom Jason Chung est donc un jeune producteur de musique électronique (glitch-hop atmosphérique) relativement proche du milieu « abstract hip-hop » (si Rockin Squat était né aux US ils appelleraient ça conscious hip-hop). En ce sens, ses prods trouvent beaucoup d’échos dans celles d’artistes comme Flying Lotus, Daedalus ou encore Antipop Consortium. Fort d’un apprentissage intensif dès son plus jeune âge (élevé au Drencrom et à la Mpc 1000) le jeune Jason a eu tout le temps, depuis ses 12 ans, d’apprendre et de se réapproprier les bases de la production musicale. Aussi bien doué avec les notes qu’avec les images Nosaj Thing a débuté sa carrière en se faisant notamment remarquer pour des prestations de VJaying particulièrement mémorables où tout son univers fantasmagorique est retranscrit sur grand écran pour une plus grande immersion du public.

Entre Méliès et Kubrick l’univers de Nosaj est constitué de figures géométriques intemporelles prises en tenailles entre les rêveries humaines et la saturation numérique.

Drift, la découverte

Contrairement à son titre à consonance orbitale, le précédent et langoureux premier LP Drift (2009) a frappé en pleine gueule le microcosme confiné du glitch-hop. L’album évolue sans un mot, virevoltant entre les humeurs et les palettes de couleurs de ses complexes arrangements électroniques orchestrés habilement par le jeune producteur. Les battements onduleux font naturellement penser à son compatriote Flying Lotus mais il ce qu’il faut savoir, c’est que Drift a, à la fois précisé les contours de l’univers de Nosaj Thing et posé les bases d’une trance caverneuse où s’entrechoquent placebos et opiacés. Un style typiquement anglais qui confirme que les breaks quasi tribaux de Nosaj Thing puisent autant d’influences dans les recoins les plus sombres du United Dubstep Kingdom que partout ailleurs, sauf que chez Nosaj, les meilleurs moments de dérive émotionnelle suscitent une étrange sensation réconfortante dans un genre musical si souvent dominé par la mécanique à froid.

Mais bon, tout ça pour dire que Drift s’est révélé être l’une des plus brillantes oeuvres musicales de 2009, l’attente de son successeur a donc été longue pour ceux qui ont passé les trois dernières années à explorer les profondeurs du cosmos Nosaj.

Maintenant que la suite est servie, on se retrouve face à un album qui a sa part de moments exquis, mais dont la naissance semble plus proche de la Césarienne que de la divination.

Home, la catharsis

Lorsque Nosaj Thing a annoncé le report de sa tournée européenne en Octobre 2011 en raison de mauvaise santé, il en a également profité pour présenter un petit aperçu de la relation intime qu’il entretient avec sa musique :

« Working on new music has been helping… it’s always been my therapy »

« Travailler sur de nouveaux sons m’a aidé … ça a toujours été ma thérapie »

Et c’est tout de suite ce qui frappe à l’écoute de Home. On pourrait croire à l’oeuvre descendante d’un jeune convalescent alité, l’impression étrange d’ouvrir les portes battantes d’un comatorium perdu en pleine montagne. Les atmosphères électriques ont laissé place à une ambiance thérapeutique, sorte de B.O. sous paracétamol du monde intérieur de Nosaj.

Point culminant de la médication, « Try » avec ses longues plages de synthés qui résonnent sereinement dans la voix étouffée de Toro Y Moi, un autre amateur de chill sous cachetons. L’autre piste featuring, « Eclipse / Blue » (avec la voix taillée dans le verre de Kazu Makino) et le piano haché de « Prelude » confirme également les thèmes centraux de l’album que sont la fragilité (corporelle et mentale) et la guérison.


Mais quelques pistes semblent être de trop (« Glue », « Safe ») et passer comme des étrangers sur une rue très fréquentée, la tête baissée et les mains dans les poches, comme s’ils avaient peur d’attirer l’attention. Il faut quelques écoutes avant d’adhérer complètement au nouveau délire pharmaceutique du jeune Chung qui prend un malin plaisir à toujours canaliser la mélancolie. Ici l’influence semble prendre le dessus entièrement, comme si il était temporairement possédé par un démon post-dubstep.

Il y a une beauté surnaturelle à découvrir sur cet ensemble intensément personnel et relativement organique qui, malgré sa pâleur a encore beaucoup de potentiel de croissance sur l’auditeur attentif. Le signal le plus clair et le plus prometteur de la puissance curative du skeud réside dans sa dernière piste : « Light #3″, un lien visible vers Drift (qui est des deux première parties) où des notes de piano déformées et un rythme D&B glitché étirent l’aliénation.


Qu’est-il arrivé à l’esprit de Jason Chung et à son corps au cours des trois dernières années pour inciter un tel album ? En dépit de ses défauts, Home s’illustre comme l’encapsulation parfaite de la dualité force/faiblesse. Espérons juste que nous n’aurons pas à attendre encore trois ans pour savoir si la thérapie numérique de Nosaj Thing a été un succès complet.

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