Roi d'Harlem, roi du monde ?

A$AP Rocky, démons et merveilles

24 janvier 2013 . 2 commentaires
By Esco', in Featured, US Side

Le “pretty motherfucker” a enfin rendu sa copie. Repoussé pendant des mois, attendu comme le loup blanc par une meute de jeunes chiens bourrés au son de cave de LiveLoveA$ap, le premier album du phénomène A$AP Rocky débarque comme un obus en ce mois de janvier polaire… sans que l’emballement critique logiquement attendu n’ait lieu. Etrange. Lassée des reports à répétition, écœurée par la fuite prématurée du disque sur le Net courant décembre, la grande critique a laissé ses dithyrambes au placard au moment d’accueillir le premier né du bel Harlémite. Dommage, car Long.Live.A$AP est à peu près ce qui est arrivé de mieux au rap ricain depuis deux ans. On vous explique.

Changer New York pour de bon !

Posté entre la Lenox Avenue et le Malcolm X Boulevard, le jeune Rakim Mayers, casquette Funeral visée sur la tête, fume des spliffs et liquide des bières par bouteilles d’un litre en pleine après-midi. Cette scène de débauche n’est pas tirée d’un film de Spike Lee mais d’un clip qui restera à jamais gravé comme le point de départ d’une carrière fulgurante : “Peso”. En moins de trois minutes, A$Ap Rocky fait revivre tous les vieux fantasmes de ce rap new-yorkais qui nous coule dans les veines depuis notre plus tendre enfance. Et nous rappelle par là même qu’il y a probablement que dans ce genre de vidéos que les boroughs de la Grosse Pomme font rêver. Quel fan de rap n’a jamais songé à entrer un jour dans l’un de ces fast-food de quartier entouré d’une large bande de re-noi flanqués de baggy jeans et de chaînes en or ?

Ces mythiques visions de rue, où les petites frappes jouent au street craps à longueur de journée en se défonçant au syrup, A$AP nous les martèle de clip en clip depuis un an et demi maintenant. “Je ne suis pas juste influencé par les rappeurs new-yorkais, sudistes ou west-coast. Je suis influencé par tous les rappeurs”, lâchait-il dans un court documentaire lui étant consacré. La soif du rap, la source du rap, au service des nouvelles générations, en somme. A l’instar de Kendrick Lamar, A$AP Rocky est parvenu en un album et quelques side projects à faire sortir sa musique du ghetto pour la rendre cool et populaire, sans la travestir. Ce qui, dans le hip-hop, n’était pas arrivé depuis…

Maintenant que son premier effort est sorti de l’œuf et qu’il semble promis à un bel avenir dans les charts, New York peut enfin respirer et retrouver son statut de berceau du rap égaré dans le second tiers des années 2000. Car oui, Mayers est de ces grands rappeurs au charisme sans bornes et à l’égo démesuré qui forgent l’histoire. Car oui, sa horde de soldats - son A$AP Mob - est aussi crédible que l’étaient les Diplomats de Cam’Ron en 2004 ou le G-Unit de Fifty en 2003. Et aussi parce qu’il faut avoir du cran, et pas seulement une grande gueule, pour oser se faire appeler Rocky à 24 ans. C’est une rap-star, une vraie, qui a compris qu’il ne fallait pas plus de trente-neuf minutes de show pour mettre un Bataclan à feu et à sang. Aussi douée soit-elle, la star du rap peut également être une belle enflure. Normal, c’est une star. Qui sait, peut-être restera-t-il trois-quarts d’heure en scène pour son troisième passage parisien…

Roi d’Harlem, roi du monde ?

La chasse est ouverte, et le game repose désormais sur deux solides fondations : Kendrick Lamar et A$AP Rocky. L’un vient de Compton, l’autre d’Harlem. Le premier brille par sa maitrise et son sens inouï du storytelling, le second par son excentricité et sa folie créative qui rappelle parfois le génie d’Ol’ Dirty Bastard. Pour une fois dans l’histoire du rap, la tête pensante réside à l’ouest, la crapule à l’est. “Fuck toute cette merde consciente, mon mac va faire reculer ta conscience”. Parole de Rocky !

En 2012, les frontières géographiques, politiques, idéologiques du rap sont plus que jamais tombées en désuétude. Rares sont les MC’s qui se seraient prononcés en faveur de la communauté gay au cœur des années 90. Sous l’ère Obama, il n’en a que faire : “Je représente tous les marginaux, les noirs qui subissent le racisme tous les jours, les blancs qui subissent le racisme tous les jours. Je représente les homosexuels qui subissent les préjugés. Je représente tous les gens bizarres, qui s’expriment en tant qu’individus et qui subissent de la condescendance tous les jours. C’est pour ça que je fais de la musique”. Parole de Rocky ! Aussi démoniaque et politiquement incorrect qu’il puisse paraître, Rakim Mayers se pose en réalité comme un pur produit de sa génération : curieuse, autonome, ouverte sur le monde.

La preuve en est ce Long.Live.A$AP, grand disque de hip-hop contemporain façonné par la rue et l’ouverture d’esprit d’un gamin bien plus futé qu’il n’y paraît. Quand on le questionne sur ses influences, Rocky cite Big L, le Wu-Tang Clan, MGMT et Jessie Ware. Et convie Skrillex et Santigold sur son album… “Ce n’est pas le contenu qui est le plus important mais le son, la manière dont on allie les sons. Je veux faire de la nouvelle musique, avec de nouveaux sentiments”, dit-il. En plein dans le mille ! Plus que sa mixtape LiveLongA$AP, ce premier opus ouvre le chant des possibles à une nouvelle forme de rap jusqu’alors jamais entendue. Quelque part entre les caves de Staten Island, le soleil et les rythmes vaporeux de Houston et la moiteur d’une boite parisienne, l’homme dont le nom s’écrit en majuscules modèle un rap hybride et cohérent que n’aurait certainement pas renié un Jay Dee décédé au sommet de son inventivité.

Comme ses cousins Frank Ocean, Odd Future et Kendrick Lamar, le génie créatif d’A$AP Rocky durera un moment, puis s’estompera au profit d’autres nouveaux talents probablement plus en phase avec leur génération. Mais sachons prendre le temps d’apprécier ce qui est bon, et de saluer le mérite de ceux qui font bouger les lignes. Car ils sont bien trop rares.

2 Commentaires
  1. Asap cocky le 28 janvier 2013 à 11 h 43 min

    Génie créatif,
    sans ramener un nouveaux flow,
    sans ramener un contenu singulier a son monde,
    sans ramener un instrumental qui n’existe pas déjà, et en prime sans talent au micro.
    Asap rocky ne relève aucun fantasme new yorkais, il montre justement que le rap new yorkais ne doit plus etre plus etre new yorkais (qualité y compris) pour séduire une large audience
    Vraiment un drole de concept

  2. Esco' le 29 janvier 2013 à 22 h 05 min

    Joli pseudo :)