Suite et fin de notre entretien fleuve avec Lescop et Yan Wagner
L’interview croisée Lescop/Yan Wagner (Part.2)
Suite et fin de notre entretien exclusif avec Lescop et Yan Wagner. (Voir partie 1)
Propos recueillis par Tranquillo Barnetta et Morgan Henry.
Est-ce que pour toi, Yan, les paroles devaient impérativement être en anglais et inversement pour toi, Mathieu, en français ?
Yan : J’ai fait un titre en français avec Daho. Mais j’ai une culture très anglo-saxonne et je me trouve bizarre quand je chante en français. Après, chanter en français, ça peut être une putain de stratégie car il n’y a pas beaucoup de groupes qui font de la bonne musique en français. On peut voir une stratégie dans les deux sens. Quand tu chantes en anglais, on va te dire que tu peux pousser à l’international.
Lescop : Moi je suis très français dans mes goûts. J’aime le cinéma français, la littérature française etc. Pour moi c’était une évidence car c’est la langue dans laquelle je réfléchis, tout simplement. Quand j’ai des émotions je les identifie dans ma tête en français.
Est-ce plus légitime ou décomplexé de chanter en français maintenant qu’il y a quelques années ?
Lescop : Ça s’est effectivement décomplexé mais le plus important c’est qu’il y a de moins en moins de groupes qui se réfugient derrière quelque chose. Que ce soit derrière l’anglais ou derrière quoi que ce soit. Si tu écris un texte de merde, que ce soit en anglais ou en français, ça fera une chanson de merde. Si ça ressemble à de la merde et que ça sonne comme de la merde, c’est parce que c’est de la merde ! Quand j’entends des groupes dire “je chante en anglais car je me fais moins chier sur les paroles”, j’en connais pas un tenant de tels discours qui a réussi à faire quoi que ce soit. Quand t’es artiste et que tu veux écrire des chansons, faut pas te réfugier. Faut que les gens se retrouvent dans une sincérité. La première fois que j’ai écouté Bob Dylan je ne comprenais pas ce qu’il disait mais je sentais qu’il disait des choses importantes.
J’aimerais bien que vous nous parliez des morceaux “Slow Disco” pour Lescop et “Le Spleen de L’officier” pour Yan qui marquent des ruptures totales dans vos albums.
Yan : L’histoire de ce truc est marrante car il a vraiment été fait au dernier moment de l’enregistrement. J’avais une version disco au départ, avec un tempo deux fois plus rapide et on s’est dit avec Arnaud [Rebotini, producteur de l’album Ndlr] qu’il fallait un titre lent dans l’album. Donc on a refait l’arrangement, un truc qui frôle le kitsh. Et je trouvais que le titre était hyper kitsh aussi et collait bien à l’histoire.
Lescop : Je ne sais pas comment t’expliquer… Ce morceau est un peu atypique sur l’album. On cherchait à faire un truc un peu Roxy Music période Avalon. C’est beaucoup plus sucré, le texte est nettement plus naïf. C’est un de mes morceaux préférés. Même dans le set, c’est un moment plus cool et je pense qu’il en faut pour équilibrer le tableau. C’est comme dans un plat super salé ou épicé, tu vas rajouter du sucre et ça va révéler certains aromes.
Comment s’est passée la transposition de l’album à la scène ?
Yan : Pour moi l’album est venu après pas mal de dates. Là, j’ai pris deux personnes avec moi histoire de me concentrer sur le chant et que la musique vive beaucoup plus.
Caribou, James Blake font pareil. Alors qu’à l’opposé, Koudlam est tout seul avec son laptop et ça manque de dynamisme.
Yan : Oui quand je l’avais vu j’avais été hyper déçu.
À moins d’être John Maus…
Yan : John Maus quand il fait son truc il peut rendre les gens fous. À Paris c’était incroyable.
Lescop : Moi la scène j’en ai fait beaucoup, même avant Lescop. Puis j’ai été un peu comédien donc je connais bien la scène. Pour moi, c’est le moment le plus brutal. Quand tu vois un truc chiant, c’est parce que les mecs réfléchissent trop. Pour faire un bon concert il faut avoir réfléchi avant et au moment où tu montes sur scène faut arrêter de penser. Si ton projet est bien pensé à la base, tu sais ce que tu dois chanter, tu n’as pas besoin de serrer les dents pour arriver à faire un truc bien. Après y’a le trac mais passés les deux/trois premiers morceaux faut profiter de ce qui se passe.
Changeons de sujet. Daniel Darc qui vient de disparaître. C’était un modèle ?
Yan : Ce n’était pas un modèle pour moi. Même si j’aime beaucoup Taxi Girl.
Que pouvait représenter Taxi Girl pour vous ?
Lescop : C’est des gens qui ont amené une certaine modernité dans la chanson française. Daniel a vraiment repris une tradition d’écriture héritée de Gainsbourg et de choses qu’il y avait avant. C’est un gros fan de Boris Vian et il a réussi à insérer ça dans une musique électronique et en même temps un peu punk. C’est comme de la chanson française écrite avec une lame de rasoir. C’est pas parce qu’on s’intéresse à la culture américaine et anglo-saxone qu’on n’est pas inspiré par son héritage à soi. C’était quelqu’un qui regardait beaucoup vers la littérature, vers Jean Genet, vers Céline, et aussi vers la chanson française.
Chacun dans votre style, votre musique est propice à l’évasion. J’aimerais que vous nous parliez de votre rapport au voyage.
Lescop : J’ai beaucoup de chansons qui parlent de villes mais c’est surtout qu’au moment où je les ai écrite je n’avais pas du tout les moyens de voyager. Donc c’est un peu de souvenirs aussi, de Slovénie, des États-Unis. Mais c’est hyper intéressant de voyager pour la créativité. J’aimerai vraiment faire un album dans une ville d’Europe de l’est, une ville moins évidente. Mon album par exemple je l’ai fait à Londres et je trouve ça trop cliché (rires). Le son que je fais regarde plus du côté de l’Angleterre et c’est limite cliché de l’avoir fait là-bas. J’aurais préféré le faire à Saint-Pétersbourg ou à Bratislava. Ou aller en Afrique. J’ai vraiment le rêve d’enregistrer ou de composer à Tanger, au Maroc. Tanger, c’est comme Ljubljana, ce sont des villes tellement bizarres que ça peut apporter un truc super.
Tu parles de souvenirs, mais est-ce des souvenirs nostalgiques ? Car quand on écoute “Los Angeles” on sent vraiment un côté presque mélancolique.
Lescop : Ça parle des îles en fait. J’étais allé là-bas pour tourner un clip. Le voyage éveille la nostalgie une fois qu’on est rentré.
Yan : Je suis allé à Gand l’année dernière pour aller voir un concert de Daf, c’est en Flandres. C’est magnifique et hyper triste en même temps. C’est vraiment le style flamand mais c’est hyper beau. J’avais envie de dire à ma meuf : “Viens, on part s’installer là-bas”. En plus ça coûte rien. New York sinon, le dynamisme de la ville, le fait que tu vois tout le temps des concerts, forcément ça t’inspire.
J’ai vu ton sujet de thèse “Paris, New York, les clubs” Mais pourquoi pas Berlin ?
Yan : C’est une ville super mais pour travailler à Berlin c’est hyper dur. J’ai beaucoup d’amis qui sont allés là-bas pour travailler et c’est impossible. J’aime beaucoup, et j’y suis allé plusieurs fois. Mais j’aime bien la dureté de New York, ça m’a vraiment foutu un coup de pied au cul. Tu galères, c’est hyper cher, t’es obligé de bosser deux fois plus mais j’ai rencontré des gens là-bas qui sont à la fois serveurs et en même temps ils ont quatre groupes et ils s’en sortent. Ils arrivent à tout faire ! C’est une ville dure et tout le monde a envie de faire son trou.
Lescop : Berlin je trouve ça trop facile. C’est presque trop cool (rires). Après c’est génial pour y aller un week end, tu vas aller dans les boites de nuit, tu vas voir plein de meufs, tu vas prendre des trucs. Et puis tu manges dans la rue, c’est trop cool. Y’a un côté presque village des Schtroumpfs, ça me fait un peu flipper. J’aime bien que ce soit un peu plus dur. Pour nous c’est presque trop évident d’aller enregistrer un album à Londres ou New York.
Yan, la techno est ton inspiration principale. C’est une voie que tu pourrais prendre à l’avenir ?
Yan : Oui, oui. J’ai fait un maxi avant l’album sur un petit label qui s’appelle UNO qui est déjà plus développé que ce qu’il y a sur l’album. Et là je travaille sur un side project avec des tracks club, pas forcément avec de la voix. C’est vraiment ce que j’écoute le plus.
Tu écoutes un peu le revival techno ? Levon Vincent, Omar S, ce genre de choses ?
Yan : Oui, je trouve ça assez cool d’ailleurs. Il y a Sotofett aussi qui a fait pareil avec un côté un peu bancal. Mais Levon Vincent je trouve vraiment ça…
Oui je suis fan aussi.
En ce moment c’est plus Cómeme, enfin l’année dernière ça m’avait vraiment foutu une claque. Et le nouveau label Days Of Being Wild, y’a des trucs super biens. C’est un français qui fait ça. Il y a Davis Shaw & The Beat également. Mais effectivement ce n’est pas du tout exclu, tout comme ce n’est pas exclu d’aller dans une direction qui tape beaucoup moins. J’ai vraiment envie de creuser le style du “Spleen de L’officier” par exemple. J’aime tout dans la musique de toute façon, même si j’écoute beaucoup de techno.
Il y a des trucs que vous rejetez ?
Yan : Oui y’a des franges de musique électronique : le hard style, les trucs de bourrins, la transe j’ai du mal.
James Blake disait que le fait de chanter sur sa musique électronique lui permettait d’avoir une identité marquée par rapport à sa musique et d’avoir un bon point d’accroche avec le public. C’est pas par rapport à ça que tu chantes ?
Yan : James Blake je trouve qu’on dirait Coldplay version dub. Donc non, je n’ai rien à voir avec ce Monsieur (rires). Non mais j’aime bien chanter, c’est pour ça que je chante.
Et toi, Mathieu, la direction pour le deuxième album ?
Lescop : Je ne sais pas encore. Ma première envie, c’est de faire un side project. Il y aura toujours un peu cette esthétique-là dans mes albums à venir mais j’aimerais bien explorer des choses… J’ai deux/trois idées de side project, notamment faire un truc dans l’esprit funk froid.
C’est envisageable de faire quelque chose avec Mustang ? J’adore la reprise qu’ils font de “La Forêt”.
Lescop : C’est pas l’idée mais j’aimerais bien refaire quelque chose avec Jean (Felzine Ndlr). C’est vraiment quelqu’un de super intéressant. À mon sens c’est un des mecs les plus pertinents actuellement en France. Dans son écriture, dans son approche de la musique, il est brillant.
Pour finir, qu’écoutez-vous en ce moment ?
Lescop : Là j’écoute le dernier album de 69, je sais pas si vous voyez ce que c’est ? Deux anciens membres de Sloy.
Et le petit débat du moment sur le nouveau My Bloody Valentine ?
Lescop : Je ne l’ai pas encore écouté ! Ça me fait toujours peur ces reformations comme ça. À chaque fois j’y vais toujours un peu à reculons. Mais c’est certainement bien, enfin je sais pas. Tu as aimé, toi ?
Disons que c’est comme s’ils étaient toujours là, vingt ans après.
Yan : Moi non plus je n’ai pas encore écouté mais apparemment c’est Loveless 2.
Lescop (à Yan Wagner) : Et toi, t’écoutes quoi en ce moment ?
Yan (il cherche) : Raudive, qui a sorti un maxi qui s’appelle Obsession. Mortel ! Il y a quatre/cinq titres, c’est hyper funk, dégueulasse, mais la prod est incroyable !
Deuxième petit débat. Vous avez écouté l’album des Pachanga Boys ? Il est particulier quand même.
Lescop : Oui, un petit peu. Enfin j’aime pas trop ce genre de trucs, c’est plus ma copine qui écoute ça.
Yan : J’ai bien aimé les maxis mais l’album… Mais genre “Legs” ou “Time” c’est des morceaux que j’adore.
Votre album ultime ?
Lescop : Strange Days, des Doors.
Yan : Allez, Music For 18 Musicians, de Steve Reich. Et PAF, on va la jouer intello (rires).
Merci à Yan Wagner, Lescop, Damien Keyser, Thibaut Jamin et Florian Leroy.
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Photo : Mathieu Peudupin




