Des démons dans la Cité Des Anges

Kendrick Lamar : Un bon gamin dans une ville de dingue

22 octobre 2012 . 5 commentaires
By Nico, in US Side

« Lorsque les lumières s’éteindront et que ce sera à mon tour de partir, ma principale préoccupation est de savoir si tu chanteras mon histoire ». Good Kid In A M.A.A.D City ou l’autobiographie d’un enfant prodige « comin’ straight off Compton ». Bienvenue dans l’univers de Kendrick Lamar, tissé de violence, de misère et d’espoir. Rangez les flingues et les seringues, Compton est en train de ressusciter.


« A crazy motherfucka named Kendrick »


« California Love » scandait 2Pac, les deux pieds bien ancrés dans une Thug Life tristement sacralisée. De son illustre prédécesseur, Kendrick Lamar ne gardera qu’une admiration sans borne, évoluant aux antipodes de l’homme au bandana. Compton « ain’t nuthin’ to fuck with » qu’ils disent. Berceau d’un gangsta Rap décérébré, alimenté par les rythmes abrasifs du G-Funk et l’amour des suspensions hydrauliques, cette municipalité du Sud de la Californie tire ses lettres de noblesse du titre prestigieux de ville la plus dangereuse des Etats-Unis. Basketteurs ou rappeurs, les héros locaux ont vomi des années durant des hymnes à la misogynie et des déclarations d’amour à la violence la plus régressive. Un endroit où il fait bon vivre en somme.


Condamné à grandir dans un univers teinté de Bleu et de Rouge, le jeune Lamar côtoie les gangsters du quartier sans adopter leurs codes, traine dans les rues minées de sa ville sans plier sous le poids d’une misère étouffante. En décalage avec son environnement, le «seul gamin du ghetto à avoir encore ses deux parents » étudie ses leçons autant qu’il analyse les textes de BiggieEminemNas et Tupac Shakur. Des lyrics crus du rap Californien, Lamar ne conservera qu’une volonté de dénonciation et un désir constant de raconter une histoire, la sienne, et celle d’une jeunesse assombrie par un déterminisme social trouvant sa source dans une ghettoïsation fatale. Good Kid In A M.A.A.D City prend alors des allures de témoignage, reliquat musical façon Boyz N Da Hood d’un jeune Afro Américain au verbe élégant. « Tout le monde rend hommage à la nouvelle foi du roi Kendrick Lamar » rappe-t-il sur « Compton », déclaration d’amour à sa ville supervisée par le Docteur du quartier. Bienvenue Kid.


Des démons dans la Cité Des Anges


D’emblée, « Sherane AKA Mister Splinters Daughter » plante le décor d’un projet quasi autobiographique, naviguant entre réalité et fantasme. Une dualité récurrente, introduite par une prière ouvrant la voie aux élucubrations d’un adolescent en quête de sa première proie amoureuse, symbole de la tentation du sexe aussi bien que celle de la rue. Un équilibre bancal illustré par la variation rythmique de « M.A.A.D City », critique virulente de la violence des gangs où MC Eight, en OG établi, appose son flow bondissant sur un beat purement G-Funk entrecoupé de bruits de coups de feu. Pièce maitresse d’un album personnel et obscur, « M.A.A.D City » symbolise le paradoxe dressé par Kendrick Lamar; celui mettant un relief le parcours d’un jeune Afro-Américain lucide qui, loin de renier les épreuves qui l’ont aidé à se façonner, entreprend de leur rendre un hommage singulier. Sans rejeter l’héritage des pontes de la Cote Ouest, K Dot évolue en retrait, préférant la finesse d’écriture de la Côte Est aux récits de Drive-By de ses homologues californiens, et favorise les samples soulful au P-Funk de George Clinton. Adoubé par Dr. Dre et Snoop comme le nouveau roi de la Cote Ouest sans pour autant tomber dans son conformisme, Kendrick incarne avec brio l’antagonisme de cette génération Y défoncée à la weed et à l’alcool dont il dressait le portrait dans #Section.80.


« Si je te disais que j’ai tué un négro à 16 ans, me croirais-tu ?

Ou me verrais-tu comme le Kendrick Lamar innocent que tu as aperçu dans la rue ?

Si je te montrais les squelettes que j’ai dans le placard, sauterais-tu de ton siège ? […]

Je pense que l’on peut désormais dire que la nouvelle génération peut enfin dormir.

Avec le rêve de devenir docteur ou avocat, plutôt qu’un gamin avec un flingue, tenant nos rues en otages »


La rédemption et l’introspection. Thèmes principaux d’un album pessimiste portant cependant sur ses épaules l’espoir d’une génération laissée pour compte, les deux notions s’entrecroisent et se nourrissent l’une de l’autre. A l’image de l’immense « Sing About Me, I’m Dying Of Thirst » où K Dot fait étalage de son talent de lyrisciste, multipliant les métaphores et les références morbides.


« Je me rappelle du moment où ma mère m’a demandé de lui promettre d’aller voir un pasteur.

Et si aujourd’hui était la fin, et que tu te retrouvais complètement terni, la vérité te libèrerait.

Laisse-moi être honnête. Tu meures de soif, tu meures de soif.

Alors saute dans cette eau et prie pour que cela marche”.


Sur «The Art Of Peer Pressure », au détour d’une boucle de piano, l’auto-proclamé King Kendrick Lamar pointe du doigt l’aspect tentaculaire d’une cité où l’appât de l’illégalité se révèle souvent plus puissant que la raison. Compton, ville des tentations les plus vicieuses. Un story-telling brillant de lucidité, terrible symbole de l’influence néfaste du gangsta rap et des pairs sur un esprit fragile. « On tabasse un négro rapidement et ensuite on en rit. C’est ironique car je n’ai jamais été violent… Jusqu’à ce que ce que je sois avec mes potes ». Une prise de conscience sous forme d’expiatoire pour un gosse de 25 ans devant composer avec ses démons dans la Cité Des Anges.


« Je suis un pécheur, qui péchera certainement encore.

Seigneur pardonne moi, pour les choses que je ne comprends pas.

Parfois j’ai besoin d’être seul».


C’est l’histoire d’un bon gamin, contraint par la force des choses à grandir dans une ville de dingue. Celle d’une pousse verte égarée dans un paysage aride, symbole d’un espoir depuis longtemps abandonné. Le récit d’un être décalé, slalomant entre les seringues d’un quartier de camés, éternel funambule dans une cité qui ne dort jamais.

-Nicolas Rogès-


5 Commentaires
  1. Lometto le 26 octobre 2012 à 11 h 12 min

    Je voulais faire une chronique sur son nouvel album. Et puis, je suis tombé sur celle-ci. Excellente, indépassable, j’abandonne !

    • Nico le 27 octobre 2012 à 13 h 36 min

      Merci pour ce commentaire, il nous fait sincèrement plaisir ! Ravis que l’article te plaise :)

  2. Eymen le 27 octobre 2012 à 23 h 32 min

    Moi j’ai encore du mal avec sa façon de rapper: son flow, son schéma de rimes irrégulier, j’ai l’impression qu’il est souvent off beat et j’ai du mal à le comprendre. Peut être que je changerai d’avis après plusieurs écoutes de l’album

  3. p3zlO le 24 novembre 2012 à 12 h 19 min

    It’s a souljah, until the end of time

    Les plumes chez Neo sont tjrs aussi soignées

  4. War-Boy le 16 février 2013 à 23 h 37 min

    Chronique de l’album superbe franchement. Vous assurez ! Son album est un futur classique et l’album de l’année. Tout se tient dans l’album, un véritable chef d’oeuvre.