Après les succès de Gibraltar et Dante, Abd Al Malik revient avec Château Rouge. Chronique.

[Review] Abd Al Malik - Chà¢teau Rouge

8 novembre 2010 . 2 commentaires
By Esco', in FR Side

Abd Al Malik. En voilà un nom qui a fait couler de l’encre ces dernières années. Beau et grand noir, respecté et plébiscité par tous les médias intellectuels français, le strasbourgeois a réussi le passage du rap au slam à la perfection. Les néophytes ont tendance à l’oublier, mais Malik, avant de chanter la tolérance et l’unification des peuples sur les plateaux de France Télévision, rappait sans vergogne les affres du ghetto au sein de son groupe N.A.P. Inévitablement, l’évolution de son parcours en a exaspéré certains, et en a ravi des milliers d’autres. Gibraltar fut le tournant de sa carrière. Couronné aux Victoire de la Musique en 2007, l’album s’écoule rapidement à plus de 250 000 exemplaires et étiquette définitivement son auteur en tant que slameur. Depuis, le rap est bel et bien derrière lui mais l’artiste ne s’est jamais détaché de son affiliation au Hip Hop. Chà¢teau Rouge marque le retour du grand manitou du Neuhof, deux ans après le succès de l’excellent Dante.

La disparition du grand-père d’Abd Al Malik, survenu au Congo à plus de cent ans, fut un facteur déclencheur dans la confection de ce disque. Avec l’Afrique en filigrane et l’ouverture comme mot d’ordre, Malik s’est lancé, bon an mal an, à la conquête de vibrations nouvelles. La connexion s’est établie sur les terres canadiennes avec un certain Chilly Gonzales, musicien émérite, connu par chez nous pour avoir collaboré avec Philippe Katerine, Puppetmastaz, Teki Latex, Feist etc. Sur Chà¢teau Rouge, les productions du pianiste n’ont plus grand chose à voir avec l’électro/rock auquel il nous avait préalablement habitué. Abd Al Malik, qui n’a pas manqué de communiquer intensément autour de cette direction musicale inédite, est parvenu à imposer son style dans un opus qui sonne, au final, nettement plus traditionnel qu’il le laissait penser. Aucun crossover révolutionnaire n’est à déplorer sur cet album qui penche volontairement vers le continent africain. Musicalement convenable quoiqu’un peu linéaire, c’est sur l’interprétation que ça coince. Depuis sa récente reconversion vers le slam, le style d’Abd Al Malik s’est volontairement enorgueilli d’une écriture à la fois simple et simpliste. Malheureusement, sur cette nouvelle livraison, c’est la seconde impression qui reste. L’artiste, quand il ne joue pas sur la corde sensible, tombe clairement dans la naà¯veté. A force d’accumuler les bons sentiments et les narrations candides, l’ex N.A.P. se retrouve pris à son propre piège jusqu’à friser le ridicule sur certaines pistes :

« Quand la roue s’est désolidarisée de la fourche de mon vélo, je l’ai regardé rouler, rouler, rouler. Et quelques secondes après l’accident mon frère m’a pris dans ses bras et on a pleuré, pleuré, pleuré ».

Chà¢teau Rouge ne sera donc pas l’album parfait… Et l’on en vient à regretter les arrangements magistraux de Gérard Jouannest, malgré les quelques coups d’éclats signés Gonzales. Wallen, compagne et fidèle collaboratrice du MC, fait bonne figure sur chacune de ses apparitions, au même titre que le légendaire Papa Wemba sur le chaleureux « Ground Zero (Ode To Love) ». Au delà de ça, c’est un opus extrêmement inégal que nous sert Abd Al Malik, capable du meilleur (« Valentin », « Chà¢teau Rouge », « Ma Jolie ») comme du pire (« Dynamo », « Goodbye Guantanamo », « Rock The Planet »), l’artiste se dévoile sous un mauvais jour. Malgré les qualités intrinsèques de l’Œuvre, à commencer par un mixage sans faute, il est difficile de garder une impression positive tant ce discours ingénu, quasi benêt, reste en travers de la gorge.

Les dissidents du Abd Al Malik post Gibraltar vont, à coup sà»r, redoubler d’exaspération envers celui qui rappait en 1997 « Moi je viens des quartiers et je ne l’oublierai jamais ». Chà¢teau Rouge trouvera sa cible et saura conquérir un auditoire adepte de chanson française et de rythmes colorés. Espérons que le récent lauréat du prix Edgar-Faure se détachera un jour de cette candeur consensuelle qui lui colle à la peau et qui, malheureusement, commence à nuire à ses talents de poète urbain.

2 Commentaires
  1. Saez le 12 novembre 2010 à 3 h 29 min

    Vous m’expliquerez en quoi AAM s’éloigne de ses racines « neuhofiennes » sur cet album, ce que vous présumez en citant le refrain « Je viens des quartiers ». L’artiste fait preuve tout au long de sa carrière d’un cheminement aussi spirituel que musical, mais son environnement urbain reste la grande inspiration de beaucoup de ses textes. Boucler un album si éclectique par le morceau-fleuve Château Rouge ne constitue-t-il pas un réel hommage ?

  2. Esco' le 12 novembre 2010 à 10 h 56 min

    A aucun moment je n’ai insinué cela. Au contraire il est écrit en introduction : « Depuis, le rap est bel et bien derrière lui mais l’artiste ne s’est jamais détaché de son affiliation au Hip Hop ».