Une rencontre anachronique

Quand Air rencontre Méliès

9 février 2012 . Pas de commentaire
By crazyhorus, in FR Side, Featured

Après plus de quinze ans de création pointilleuse le groupe Air suscite encore aujourd’hui la curiosité des mélomanes. Si le temps passe dans l’esprit des deux dandys, leur musique elle, flotte encore et toujours dans l’air avec cette sensibilité diaphane qui a contribué à faire les beaux jours de la dite french touch. Terriblement discrets, presque énervants parfois avec cette fausse suffisance qu’ils affichent dans leurs belles chemises cintrées, Nicolas et Jean-Benoit ont toujours offert un son cosmique et spatial à mi-chemin entre la pop british et l’electro soyeux. Avec leur dernier projet Le Voyage dans la lune, BO inspirée par l’oeuvre de 1902 de Georges Méliès, le duo Versaillais s’inscrit plus que jamais sous le signe lunaire…

Los hijos de la luna

« A travers l’artwork de nos albums, de l’image qu’on génère en général on est très astronautes finalement » glissait Jean-Benoit Dunckel à un confrère de Première. Remarque pour le moins pertinente pour un groupe dont le premier album intitulé Moon Safari sorti en 1998 trahissait les premiers symptômes d’une direction artistique marquée par des textures ouatées et une posture indolente. Rarement un groupe aura collé aussi bien à son nom. De leurs covers jusqu’à leur jeu de scène, Air représente la parfaite maîtrise d’une esthétique épurée, légère mais jamais naïve. En l’espace de cinq albums et une bande originale magistrale réalisée pour le film de Sofia Coppola Virgin Suicides, le groupe n’a pas souvent démérité ni failli à son sens de la mélodie suave caressée de temps à autre d’une voix délicatement vocodée. Profondément aérien, le style de Air aura traversé les années 2000 sans encombre malgré la réception mitigée de 10 000 Hz Legend paru en 2001. La lune comme inspiration inconsciente s’inscrit donc en filigrane tel un palimpseste antique.

Méliès 110 ans après

Simple hasard ou coïncidence légèrement forcée (on penchera plus pour la seconde), Georges Méliès fait l’objet en ce début d’année 2012, de nombreux sujets et pas les moindres puisque qu’un certain Martin Scorsese lui a rendu hommage avec son film Hugo Cabret, et que le monde du cinéma s’apprête à célébrer les 110 ans de son Voyage dans la lune dans une version couleur et entièrement restaurée. C’est d’ailleurs pour la composition de la bande originale que Air a été contacté. En seulement 21 jours, le doublon parisien a dû caler son style vaporeux aux exigences du montage et à la courte durée du film : « On a eu très peu de temps pour composer » explique Jean-Benoit « vingt jours, et du coup, il y a des défauts. C’est vivant, c’est comme si le cerveau en regardant le film et en écoutant la musique devait faire un léger effort pour associer les deux ». Car le film de Méliès - célèbre dans l’inconscient collectif pour le plan de sa lune crémeuse estropiée par un obus-fusée - est avant-tout basé sur un registre comique né des grandes attractions foraines que le réalisateur va transcender en art cinématographique. En retrouvant une bobine coloriée de sa propre main en 1993, la restauration a pu être présentée lors de la 64ème édition du Festival de Cannes en 2011. Air a donc pris la place du classique piano à queue, fidèle accompagnateur des films muets pour nous livrer sa propre interprétation musicale et dans la foulée livrer un album baroque à souhait.

Comme beaucoup d’artistes et de groupes contemporains (Liminal, Art Zoyd, Freddie Mercury, Jeff Mills etc.) qui se sont attaqué à la composition musicale pour films muets (Metropolis, Nosferatu…), l’exercice reste aussi fascinant qu’effroyablement casse-gueule (n’est-ce pas Mr Mercury…). Pour Air, l’enjeu consistait clairement à s’éloigner de la dimension comique du film pour en extraire son essence psychédélique. Distorsions, voix d’outre-tombe, piano flottant, instrumentaux fiévreux perdus dans le brouillard lunaire, Air a façonné une BO sous acide sans pour autant s’égarer dans un trip inaccessible de cosmonautes déglingués. Au final cette bande originale n’a presque rien à voir avec le film en lui même. Nicolas et Jean-Benoit l’avouent volontiers, cette œuvre de Méliès ils n’en connaissaient que les grands traits : « on a beaucoup regardé les images à la synchronisation, mais dans la genèse de composition, on ne connaissait pas bien le film. Donc ça s’est fait comme ça, à l’inspiration ». Résultat des courses, ce Voyage dans la lune a plus des allures d’album que de véritable musique de film. Air fait du Air comme il en a toujours fait, en bricolant au feeling et en se laissant porter par les premiers accords. A la fois inégal, et envoûtant, cet ultime opus sonne comme un choc anachronique.

A écouter :

Air - Le Voyage dans la lune (Virgin Records, 2012)


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