Est-ce que ça va sur la Croisette?
Point Cannes, Wes Anderson & Jacques Audiard
Ça n’est pas nous qui l’avons dit c’est Fredéric Beigbeder. Cette année à l’image d’une France normale les invités de la Croisette descendent d’un cran puisque nous, commun des mortels, pouvons les imiter en allant voir pas moins de 4 films en compétition pendant ce festival de Cannes 2012. Deux sorties par semaine qui nous permettront pour la première fois de s’insurger ou de défendre bec et ongle avec des arguments recevables le palmarès déterminé par le jury. Afin de vous guider à travers cette toute nouvelle expérience, nous vous proposons un premier point cannes discutant des deux films sortis cette semaine pour tous les Français: Moonrise Kingdom de Wes Anderson et De Rouille Et D’Os de Jacques Audiard. Alors que l’on sent déjà frétiller l’ambiance Cannes à Dunkerque, voici notre mix entre un résumé de ce qu’il se dit sur chacun des films et, puisque nous le pouvons, ce que NeoBoto en dit abolissant ainsi enfin le diktat des chanceux à la carte de presse.
Moonrise Kingdom, L’ouverture pratique
À part grosse surprise de la part du jury, l’honneur donné à Wes Anderson de faire l’ouverture du festival est en fait un moyen de lui dire que c’est le seul privilège qu’il aura la chance d’avoir durant cette quinzaine. Donc lui-même et son casting impressionnant peuvent profiter de répéter sans limites que c’est une immense joie de faire l’ouverture, parce qu’ils n’auront certainement pas l’occasion de ré-exprimer leur enthousiasme d’ici le 27 mai. Pourquoi? Parce que Wes Anderson avec son univers si particulier compte des fan clubs ultra loyaux mais pas une estime et un respect unanimes vis a vis d’un de ses films. Ces derniers sont vus comme des ovnis mais qui ne peuvent être crédibles pour accéder au prix des prix. On les perçoit comme de très jolis films, mais aussi, toujours faits sur le même moule. Et finalement lorsque l’on regarde les questions posées au Grand Journal (porte parole des questions les plus redondantes) ne ressort qu’un intérêt pour la casting de rêve du réalisateur (Bill Muray, Edward Norton, Bruce Willis, …), et ce qui fascine le plus se manifeste par cette fameuse question « Comment rentre-t-on dans l’univers de Wes Anderson? ». Comment répondre à ça…
Pour ceux qui vont un peu plus en profondeur du côté des critiques il y a les discussions entre la redondance de son style ou la renaissance de son art. Le débat fait rage mais ne montre hélas qu’un manque d’unanimité au sein de la réception du film. Tout le monde s’accorde pourtant sur le côté agréable et divertissant de Moonrise Kingdom. C’est en fait la parfaite entrée en matière pour parler du festival. Le Monde utilise notamment une immense photo du film sur la première page de sa section Cannes mais elle est en fait décorative car pas un mot n’est écrit sur le film dans les pages qui suivent.
Wes Anderson offre à la croisette un démarrage joyeux et plein d’entrain mais nous sommes aujourd’hui dimanche et après la vague Audiard le conte enfantin semble déjà n’être qu’un joli souvenir un peu flou. Comme le dirait Marshall Erikson en possession du fouet d’Indiana Jones, « Not Good Enough ».
Mais bon, le jury du festival de Cannes reste un groupement d’individus étranges et imprévisibles, alors qui sait?
Voir un film cannois en province, parce que oui toutes les villes qui ne sont pas Cannes pendant le festival, c’est la province, offre au spectateur une distance qui ne prend pas en compte (ou moins) la frénésie aveuglante de l’air marin de la Croisette. Au lieu de représenter le début d’un crescendo de merveilles et d’enchantement avec des dizaines de films plus orignaux les uns que les autres, le Wes Anderson devient chez nous un petit pic de fraicheur dans notre quotidien plus classique. Les détails nous apparaissent donc peut-être plus facilement, plus vifs et plus riches. Comme par exemple un retour dans le passé cohérent malgré l’esprit insolite qui règne dans les films de Wes Anderson. Il ne perd pas sa bizarrerie si créative mais gagne en aboutissement, en maturité dans son travail. Il n’est pas de ses réalisateurs qui changent de style du tout au tout pour se renouveler mais il approfondit ce qu’il sait faire. Vous pourrez donc vous perdre dans des réflexions sans fin sur les inversions dans le film et dans la vie entre l’état adulte et l’état d’enfant. Pas de palmomètre ou de pronostique, juste le conseil de profiter d’avoir ce long métrage sur vos écrans pour aller y jeter un coup d’œil.
De Rouilles Et D’Os, Fier d’être français
Pour ceux qui n’avaient encore jamais vraiment entendu parler de Jacques Audiard, il a eu le temps de devenir en l’espace de quelques jours leur meilleur pote tant son nom et son film reviennent dans l’actualité. Tous les ingrédients sont là, un réalisateur de talent avec une vision ultra singulière du monde génialement retranscrite à l’écran (c’est la base), une actrice autant habituée des pages people que des articles les plus intello, la révélation de l‘acteur inconnu quelques mois auparavant offrant une performance à couper le souffle, et tout ceci signé sous les couleurs de notre drapeau bleu, blanc rouge. À partir de là c’est un festival dans le festival, tout le monde s’y met les médias classiques (Télérama, Studio Ciné Live, Les Inrock) les médias « glamour » (Elle, Le Grand Journal), ou les médias rigolos (SAV, Les Guignols). Les couvertures de la presse se partagent entre Marion Cotillard et son partenaire à l’écran Matthias Schoenaerts. Entre les innombrables « Comment se prononce votre nom? » pour le pauvre Matthias, Fred imaginant un film sur des orques en fauteuil roulant, la marionnette de François Cluzet outrée qu’on ne l’ait pas appelée pour Intouchable 2 et la moitié des critiques du palmomètre de Canal donnant déjà la palme au film, nous avons officiellement (pour l’instant) le film événement de la quinzaine.
On voit en interview ou lors de la montée des marches que l’équipe du film vient réellement en compétition. Contrairement à la team Wes Anderson, détendue semblant apprécier l’instant présent, les petits français ne cessent de partager leurs angoisses, leur stress, leurs sensations étranges. La pauvre Marion Cotillard qui, on l’a souvent remarqué, n’est pas une grande fan des interviews, s’est vu poser une bon demi millions de fois la même question « C’est la première fois que vous montez les marches avec un film en compétition, qu’est-ce que cela vous fait? ». L’enjeu est omniprésent et l’on ne se demande pas si le film a convaincu mais quel prix va-t-il obtenir lors du palmarès.
Les deux films dont nous vous parlons aujourd’hui sont lancés sur des bases similaires. Projetés en début de compétition, sortis en salle le même jour, ils sont pourtant diamétralement opposés dans la réaction que Cannes a face à chacun d’eux. Une bonne expérience vite consumée et sans grand espoir de prix pour Moonrise Kingdom et une volonté de survie face aux monstres qui arrivent dans les jours qui viennent (Cronenberg, Walter Salles, Ken Loach, Michael Haneke…) pour De Rouille Et D’Os.
Mais bon, le jury du festival de Cannes reste un groupement d’individus étranges et imprévisibles, alors qui sait?
Nous revendiquons moins la distance provinciale suite à la vision du film de Jacques Audiard qui contrairement à Wes Anderson a réussi à lâcher quelques petites punchlines de sa compositions aussi intéressante que l’œuvre elle-même. « C’est une histoire d’amour de gens qui ne devraient pas se rencontrer, mais ça c’est assez banal, c’est le reste qui l’est moins. » Tout est dit. La bande annonce et le pitch de départ font un peu peur. Mais c’est en fait pour mieux nous montrer la force de ce genre de film qui réduit à un trailer change un chef d’oeuvre en une intrigue commune. Le film fonctionne et plait car il ajoute à une situation de départ peu originale de la texture. Le contexte, les personnages secondaires, leurs agissements, l’évolution des héros au cours du film tout est inattendu sans être spectaculaire. Jamais il ne tombe dans les pièges qui auraient pu rendre le film trop « touchant », notamment le handicap de Marion Cotillard ne devient qu’un détail parmi d’autres, important mais pas central.
Jacques Audiard disait en bas des marches « On fait ça pour être aimé, on ne sait pas si on va l’être, c’est très bizarre. » En tout cas il s’est appliqué avec justesse pour que tout aille dans ce sens et le spectateur ainsi que la critique semblent parfaitement mordre à l’hameçon.
On peut toujours regretter le côté peopleisé du plus grand festival de cinéma du monde. Pourtant rien n’empêche de laisser toutes ces personnalités en mal d’adrénaline ou de reconnaissance faire la fête et se constituer un réseau, finalement ils ne gênent personne. Tant qu’il y a en programmation officielle des films aussi réjouissants que Moonrise Kingdom et De Rouille Et D’Os pas besoin de s’énerver tout va bien. Envoyez la suite.





Super article ! Merci pour ce décryptage des films et de leur médiatisation !
Bon article. Par contre pour les « monstres » z’avez oublié Kiarostami, Resnais et Vinterberg (si le nom ne vous dis rien, regardez Festen et il deviendra votre héros)
@Oizo Tout à fait d’où les points de suspension. C’est incontestablement une sélection de « monstres » cette année. Et merci pour la suggestion