"Pour ça, tu mettrais ta vie en jeu mec"

Plongée au cœur des playgrounds New-Yorkais

5 juin 2013 . Pas de commentaire
By Nico, in Lifestyle

Akron, banlieue de Cleveland : un gosse pédale de playgrounds en playgrounds, ballon sous le bras, en quête d’adversaires à défier. « I got next !» annonce-t-il à la dizaine de joueurs bataillant déjà sur le bitume. S’en suit une joute tant physique que verbale, où l’honneur de chacun est mis en péril à chaque possession. Plus tard, à force de travail et de sueur, le kid deviendra la star de son lycée avant de gravir une à une les marches du Panthéon de la NBA. L’histoire de Lebron James est celle de milliers de jeune « ballers » à travers le monde, celle d’une génération shootée aux crossovers et à l’adrénaline des pick up games. Véritable ode au basket-ball, Doin It In The Park rend hommage à ces enfants du bitume et à une conception du sport qui fait rimer authenticité et intensité. « Pour ça, tu mettrais ta vie en jeu mec » déclare The Sundance Kid, légende des playgrounds.

« You love to hear the story, again and again, of how it all got sarted, way back when » rappait MC Shan. Retour aux sources.

« Ball so hard, mothafuckas wanna fine me »


Photo © Doin' It In the Park, LLC

Aucune frontière. Pas d’arbitre, pas de caméras ni d’argent en jeu. Le playground basket-ball est un art brut, l’essence populaire d’un sport, qui puise ses racines dans le sang et la transpiration émanant de l’asphalte. Oubliez la NBA et ses starlettes multimillionnaires, son dress-code et son jeu édulcoré, lissé et bien sous tout rapport. « Gagner par n’importe quel moyen. C’est ce qui rend les playgrounds de New York si durs » avance Kenny Anderson, ex-pensionnaire de la grande ligue. Entrecoupée de superbes clichés d’archive et d’instantanés suspendus dans le temps, la plongée initiée par Doin It In The Park au cœur de plus de 180 playgrounds de la Big Apple agit comme un révélateur de l’impact social et culturel du pick-up basket-ball. « West 4th [playground situé tout près de l’arrêt de métro du même nom] c’est ma drogue. Tu vois en grandissant je n’ai jamais bu, fumé, je ne me suis jamais défoncé. Je m’évadais avec le basket » souligne Sherman Anthony, un régulier du terrain.


Photo © Doin' It In the Park, LLC

En éloignant les jeunes pousses du quartier des « corners » l’espace de quelques instants, le pick-up basket-ball agit comme une alternative aux tentations de la drogue et de l’argent facile en donnant à ses protagonistes un objectif noble : celui de devenir « The man » non pas dans la rue mais sur un terrain de basket. Même son de cloche du côté des détenus de Rikers IslandDominique Strauss-Kahn n’a pas eu droit à sa caméo -, où gardiens et prisonniers se rejoignent le temps de quelques jump shots bien sentis. « Tu n’as pas besoin d’être un Thug. Si tu es un joueur de basket, tu vas obtenir autant de respect en prison que si tu as planté quelqu’un. Le talent, l’intensité, la compétition et le désir d’être meilleur sont présents, quelques soient les perspectives qui s’offrent aux prisonniers. Nous avons 1700 des pires prisonniers de New York ici. [Organiser des matchs de basket] semble être un facteur positif par rapport à ce que nous essayons de faire. Et tout cela a été fait avec une petite balle ronde. Etrange n’est-ce pas ? » se réjouit un employé de la prison.


New York State Of Mind


Photo © Doin' It In the Park, LL

Depuis les confins de l’Indonésie jusqu’aux quartiers huppés de Miami, les playgrounds sont un phénomène globalisé, présent aux quatre coins de la planète. Alors pourquoi Bobbito Garcia et Kevin Couliau ont-ils choisi New-York en guise de toile de fond ? La ville de Patrick Ewing est réputée pour pratiquer un jeu dur, brut de décoffrage, où trash-talk et humiliations sont légions. La définition même d’un art émanant de la rue. Corey Homicide Williams incarne à merveille cette « street-mentality » : « Je vais le détruire. Je vais le tuer et le reste de son équipe va le suivre ». Toujours sur la brèche, jamais dans l’excès. « Les vrais joueurs de street-ball ne se battent pas. Tu peux voir des mecs s’embrouiller, à tel point que tu as l’impression qu’ils vont se battre, mais tout ça fait partie du jeu ».

« Je voulais qu’on me marque, qu’on me pousse, qu’on m’arrache le cœur. Je voulais sentir ma poitrine contre la tienne, savoir qui était le plus viril. Je voulais pouvoir me dire que cet enfoiré ne pouvait pas défendre sur moi. Je voulais être un gorille ». Pee Wee Kirkland.


Photo © Doin' It In the Park, LLC

En se focalisant sur la Mecque du street-ball, les deux auteurs donnent de la crédibilité à leur message et de la consistance aux déclarations des légendes New-Yorkaises croisées çà et là au détour d’un playground. Oubliez Allen Iverson, Jamal Crawford ou Chris Paul : Pee Wee Kirkland affirme d’un air goguenard qu’il a inventé le crossover. Légende des terrains de la Grosse Pomme au destin coupé net par de sombres histoires de drogues, Kirkland s’impose comme l’archétype du joueur de pick-up New-Yorkais : arrogant, dur, spectaculaire mais surtout amoureux. Car c’est bien un amour passionnel qui lie les ballers de par le monde, « Que vous soyez grand, petit, blanc, noir, basané, chinois, tout cela n’a pas d’importance. Si vous êtes une bonne personne, vous pouvez venir jouer », affirme celui que l’on surnomme White Chocolate. Un message d’unité et pacifiste qui renvoie au tapis les préjugés volontiers attribués à la culture urbaine.


Peace, Love, Unity and Having Fun


Photo © Doin' It In the Park, LLC

Bobbito Garcia, Dj/membre du Rock Steady Crew/auteur/joueur passionné et Kevin Couliau, photographe français ex-membre de Reverse Magazine, incarnent à merveille la mixité urbaine du « pick-up basketball ». Sans autre moyen que deux vélos et du matériel vidéo, les deux acolytes ont sillonné la ville natale de Julius Irving le ballon dans le sac et les baskets au pied. En capturant l’essence du street-ball, Kevin Couliau et Bobbito Garcia ont ainsi embrassé la culture hip-hop dans sa fascinante globalité : break-dance et rap affichent la même volonté de se mesurer à son prochain, une envie maladive d’accéder au Saint Graal de la reconnaissance. Si bien que les playgrounds se muent en carrefours culturels, où l’art de rue s’exprime pleinement, sans filtre médiatique. Que la lutte se fasse au sol, face à un micro ou sur un terrain de basket, chacun aspire à écrire sa propre histoire sans jamais renier l’héritage des anciens.


Photo © Doin' It In the Park, LLC

Doin It in The Park est une vibrante déclaration d’amour au basket-ball dans son plus simple appareil, le récit enflammé d’une ville qui ne dort jamais, son sommeil perturbé par le bruit lancinant de milliers de balles orange rebondissant sur le bitume. Bobbito Garcia et Kevin « Baguette » Couliau ont arpenté les playgrounds de la Big Apple, dans l’optique non pas de dénicher une vérité universelle mais une agrégation d’instants emplis d’une authenticité que seul le basket de rue est en mesure de délivrer. Sublime.

« Doin It In The Park, doin it after dark… ».

Pour vous procurer le documentaire : http://buy.doinitinthepark.com/

-Nicolas Rogès-

@NicolasRoges

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