Retour sur six ratés majeurs
Les déceptions de 2010
Derrière les Tops de l’année se cachent inévitablement des déceptions. Il en est ainsi tous les ans, et 2010 n’aura pas échappé à cette règle cruelle. Underground, mainstream, quand on se rate, il n’y a plus de frontières, personne n’est à l’abri d’un flop ou d’un bide retentissant. Ce cru 2010 fut particulièrement difficile pour certains artistes. Nous avons fait le choix de revenir sur six déceptions majeures qui ont la particularité de tirer la sonnette d’alarme chez les personnes concernées.
Ludacris en pleine Luda-crise by Esco’
Où en est exactement la scène sudiste en ce début de millénaire ? Qui est le patron entre T.I. et Ludacris, les deux « boss of all bosses » du sud des Etats-Unis il y a de cela quelques années ? Certainement pas le premier qui a passé, en 2010, plus de temps à régler ses problèmes judiciaires qu’à faire fructifier sa carrière artistique en perte de vitesse. Quant à Luda qui a livré au mois de mars dernier son pire album avec Battle Of The Sexes, on ne peut pas dire que ce soit la joie non plus. Pire encore, il semblerait que le rappeur-acteur soit en panne complète d’inspiration à en juger la médiocrité de cet opus. Ce qui s’annonçait comme un disque-concept intéressant a fini en un ridicule album solo après que Shawna (son ex-protégée qui devait initialement assurer la partie féminine du disque) se soit écartée du projet au dernier moment, préférant aller frapper à la porte de T-Pain et de Nappy Boy Entertainement. Cela n’a tout de même pas empêché Luda d’atteindre les 500 000 ventes synonymes de disque d’or malgré une qualité à faire pâlir le premier hip hop head venu. Peu d’informations relatives aux futurs projets du MC circulent à ce jour. Croisons les doigts pour réentendre un jour Ludacris brailler ses insanités avec la fougue des grands jours.
Souvenez-vous, l’an dernier les membres du Wu Tang avaient réussi à redorer le blason Shaolin salement terni par un 8 Diagrams (2007) apathique grâce à des projets de taille illustrés par la suite du classique de Raekwon Only Built 4 Cuban Linx et un Wu Chamber salvateur. Ce dernier avait d’ailleurs deux mérites. Le premier étant de réunir presque au complet (à l’exception de Method Man et Masta Killa) le crew de Staten Island sous la direction exécutive de RZA. Le deuxième envisageant le son sous un angle orchestral permettant ainsi au style Shaolin de se renouveler sans pour autant le trahir. Seulement en 2010, les membres du Wu Tang auront vu leurs vieux démons revenir de plus belle. En effet, si la réunion des trois larrons Method Man, Ghostface et Raekwon sur l’album Wu Massacre semblait posséder tous les éléments d’une réussite (des MCs charismatiques, et un artwork survitaminé décliné en triptyques collectors), la réalité s’est avérée tout autre. L’album souffre de lacunes évidentes qui sont à chercher du côté d’un travail réalisé dans la précipitation et un manque de créativité certain dans le choix des productions. Malgré une promotion efficace lancée sur la toile par l’intermédiaire de courts teasers, il y a de quoi être déçu. Même son de cloche pour le malheureux Inspectah Deck dont l’expression artistique s’enfonce toujours un peu plus dans la médiocrité. Son Manifesto ne lui permettra pas de conserver la tête hors de l’eau. Un gâchis d’autant plus regrettable quand on connaît les qualités techniques du MC qui ne s’affirment que trop rarement à l’image du titre “The Champion”, une production sur-mesure concoctée par The Alchemist sur laquelle le rappeur nage comme un poisson dans l’eau. Quant à Ghostface, la sortie de son Apollo Kids le mois dernier peine à convaincre entièrement en raison de son caractère général trop “convenu”. Comme d’habitude on ne peut se résoudre à en tirer une conclusion hâtive. Après tout, la saga continue…
Redman au bord du gouffre by Crazyhorus
Probablement une des déceptions majeures de l’année 2010. Suite à ses déboires avec Def Jam pour la sortie de son dernier album Reggie, Redman s’est affublé d’un alter-ego (Reggie) pour légitimer une direction artistique plus que douteuse. Sur une pente descendante depuis Red Gone Wild (2007), Reggie Noble était attendu au tournant et le moins que l’on puisse dire c’est que le virage a été extrêmement mal négocié, à tel point que le MC est devenu artistiquement méconnaissable et dont les effets de l’auto-tune ne font qu’empirer les choses. Bien loin des productions grasses d’Erick Sermon et de son funk adipeux, Reggie se complait à travers des sonorités sans âme faites de facilité et d’une platitude sans nom. Un cap pour le moins inquiétant lorsqu’on sait que Muddy Waters 2 est sur les rails.
Ice Cube confirme la chute by Esco’
I Am The West ou l’une des plus belles impostures musicales jamais réalisées par le gangsta. Rappel des faits : en début d’année dernière, l’ex-N.W.A. affirme vouloir revenir à un son typiquement west-coast, riche en basses et en compositions funky. Le premier extrait, « I Rep That West », passe comme une lettre à la poste mais l’arnaque pointe le bout de son nez quand déboule le second single, « She Couldn’t Make It On Her Own », banger raté aux effluves floridiennes indigestes. L’album entier s’avère suivre cette tendance plus ou moins dirty, reléguant au second plan les rares morceaux G-Funk parsemés dans la galette. Ice Cube a désormais 41 ans, dix albums au conteur dont au moins trois certifiés classiques et une carrière cinématographique florissante. A côté de ça son parcours musical est en déclin constant depuis Laught Now, Cry Later, preuve que même les meilleures choses ont une fin. Est-il pour autant nécessaire de tirer la sonnette d’alarme sachant que ses œuvres les moins inspirées demeurent au dessus de la classe moyenne ? Certainement pas. Du nerf vieux, mais attention quand même.
Sadat X : le cowboy sur le retour by Crazyhorus
Presque quinze ans après son célèbre premier opus Wild Cowboys, l’ex Brand Nubian s’est engagé sur la pente abrupte des suites musicales. Un pari risqué pour celui qui en 1996 s’était offert les services de la crème des beatmakers de l’underground New Yorkais comme Diamond D, Showbiz, Buckwild, Pete Rock ou encore Da Beatminerz. En 2010, face à son homologue, Wild Cowboys 2 fait ce qu’on appelle poliment pâle figure. Alors que certains producteurs sont restés fidèles au projet dont Buckwild, Diamond D et Pete Rock, cet opus ne décolle pour ainsi dire pas. D’une monotonie extrême, Wild Cowboys 2 ne s’apparente qu’à une suite sans caractère, étonnamment maladroite dotée d’un ennui difficilement surmontable. Voilà qui confirme la chute inexorable de Sadat X depuis Generation X (2008). Au final, le MC, en dehors de Brand Nubian, affiche une discographie macrocéphale. Serait-ce le fameux syndrome du premier album ?
Slum Village ou la malchance personnifiée by Esco’
2010 fut l’année de trop pour le crew de Détroit qui a donné ses lettres de noblesse à feu J Dilla au cœur des nineties. Désormais, Slum Village est de l’histoire ancienne, un groupe que l’on conjugue au passé et ce depuis quelques mois. On savait le combo fortement meurtri par les disparitions successives de ses deux fers de lance Jay Dee et Baatin, mais chacun espérait secrètement que T3 et Elzhi relèveraient la tête avec la parution de Villa Manifesto. Cet ultime opus, arrivé dans les bacs aussi calmement qu’un disque lambda, a divisé le public, ou plutôt les quelques fidèles qui ont daigné l’écouter. VM était censé rassembler une dernière fois le quatuor autours des productions inédites de Dilla, c’est au final un produit bien plat qui nous a été livré, loin des mélodies chatoyantes de Fan-Tas-Tic (1997) ou Trinity (2002). La formation la plus maudite du game n’est plus, et même si ses deux survivants décident un jour de redorer le blason du crew mythique de Conant Gardens, rien ne sera jamais plus comme avant. Hélas.



