Analyse et critique
Le Rap n’est-il qu’une « effroyable imposture » ?
A la fois poule aux œufs d’or des maisons de disque et contre-pouvoir émanant de la rue, le rap s’est imposé en près de quarante ans d’existence comme la musique de tous les contrastes. A l’heure où le piteux clash opposant un ourson et un MC à barbichette bénéficie d’une exposition médiatique navrante, la conjoncture donne du poids à l’essai de Martin Cardet, qui s’inscrit dans la continuité des stigmatisations dont le rap a été victime depuis ses premiers balbutiements. Question de timing. Edité chez Kontre-Kulture, maison d’édition dirigée par Alain Soral (ex-membre du Comité central du Front National et antisioniste notoire, ndlr), « L’Effroyable Imposture Du Rap », ouvrage polémique s’il en est, pointe du doigt les liens étroits entre rap, capitalisme et ultra-libéralisme. Vaste programme.
A sens unique
« Simmons avait vu juste : le rap est définitivement ancré dans l’industrie du divertissement. Sa tactique, qui consiste à séduire à la fois un public noir et le grand public blanc en singeant une black rebelle attitude tout en prônant un discours hédonisto-révolutionnaire accompagnée d’un son métissé universaliste, a porté ses fruits ».
Forcément subjective, la thèse avancée par Cardet selon laquelle l’écoute prolongée de rap ne serait autre qu’un processus autodestructeur a le mérite de soulever la question de la place du rap dans la société. Contestable dans son discours, tantôt délibérément mysogine, violent et salace, tantôt moralisateur et progressiste, le mouvement hip-hop s’est joué des contrastes jusqu’à en devenir parfois caricatural. N’aurait-il donc pas été judicieux de tenter de comprendre la véritable raison de ce déchainement de violence, en lieu et place des cinquante pages dédiées à l’interprétation du contexte politique de la culture rap ? Loin d’être justifiable, l’explication se trouve dans la convergence de facteurs raciaux, sociaux et culturels allant bien au-delà du simple désir d’accéder à l’american way of life évoqué par l’auteur. Pourquoi donc ne pas s’attarder davantage sur ce qui peut pousser un collectif comme le 2 Live Crew à traiter la femme comme un vulgaire bout de viande jeté à la vue de clébards enragés ? Ou s’interroger sur les origines des contes de rue déclamés par Big L, les Geto Boys et autres rappeurs à la prose brutale?
Réduire le Wu-Tang (au passage, Monsieur Cardet, le deuxième album du Wu s’intitule Wu-Tang Forever et non Wu-Chronicles) à un simple exemple de réussite textile (les produits Wu Wear) et de « marketing de rue » est l’illustration patentée de la volonté de l’auteur à gaver son lectorat d’anecdotes à sens unique. Dommage, car il est difficile de ne pas valider la thèse selon laquelle l’étalage de bijoux et autres signes ostentatoires de richesse nuit aux revendications d’un rap aux origines modestes. La nuance donne de la valeur aux arguments.
« Peace, Love, Unity and Having Fun »
« Ravir les kids des familles bourgeoises et des classes moyennes avec force imagerie du Nègre ordurier mais inoffensif. Le rap, à la pointe de la globalisation des esprits ».
Obnubilé par une théorie conspirationniste mettant en scène Edgar Hoover et le gouvernement américain, Mathias Cardet conceptualise les prémices du mouvement hip-hop en ces mots : N’est-il pas plus aisé pour le jeune Afro-Américain de n’être qu’un instrument du capitalisme plutôt qu’un révolutionnaire en quête d’équité raciale, dans une société où la révolte est perçue d’un œil méfiant par les Blancs au pouvoir ? Les rappeurs s’imposeraient donc comme de faux révolutionnaires se dissimulant derrière des arguments contestateurs pour mieux se fondre dans le moule. La culture de l’hypocrisie, somme toute. Alors qu’Alain Soral y va de son petit commentaire « le rap est fait pour empêcher l’intégration des types issus des quartiers […] et les empêcher de se construire collectivement à long terme », Mathias Cardet pointe du doigt la culture de l’individualisme menant irrémédiablement à un communautarisme régressif, par le biais d’un processus vicieux renvoyant l’image d’un jeune de banlieue caricatural. « Le gangsta-Rap, sorte de matérialisation musicale de la sauvagerie ultralibérale, s’autonourrit, se cannibalise, continue d’enfoncer [la] jeunesse Afro-Américaine ». Une théorie qui, pour peu que l’on veuille bien y adhérer, renvoie au tapis l’idéal d’une culture hip-hop vectrice de l’émancipation de la communauté Afro-Américaine, et véritable contre-pouvoir populaire.
Comment ne pas être perplexe lorsque Cardet affirme sans détour qu’Afrika Bambaataa était « un gros consommateur de crack et aimait les petits enfants » ? Validant ainsi la thèse selon laquelle le slogan « Peace, Love, Unity and Having Fun » n’est qu’une idéologie de façade sous couvert de laquelle s’expriment les vices les plus déviants. On regrettera l’absence de références bibliographiques, sans lesquelles des allégations d’une telle envergure restent au stade embryonnaire.
Le Grand Méchant Capital
« Coopté historiquement par l’establishement et la mafia New-Yorkaise, porté par une élite libéralo-libertaire, bénéficiant du génie musical de ses anciens, le rap va, suite à l’essoufflement de la Blaxploitation, prendre le relai et achever sa révolution idéologique. Un ultralibéralisme de pauvre derrière lequel se cache l’industrie du divertissement. […] Il n’a donc jamais été détourné par le Grand Méchant Capital. Il est le Grand Méchant Capital. Drapé en haillons. »
Le rap n’est-il que l’instrument d’un capitalisme destructeur ? Forcément victime d’une récupération médiatique, comme chaque élément culturel susceptible de générer quelque bénéfice, il est cependant réducteur d’affirmer que le rap ne se résume qu’à la simple succession de lubies de magnats du marketing. Quid de la Motown et son mode de fonctionnement calqué sur le Taylorisme, se pliant aux exigences d’un public blanc bourgeois, façonnant ses artistes au gré des impératifs dictés par la société de consommation ? Pour autant, qui oserait affirmer que Smokey Robinson, Marvin Gaye ou les Supremes ne sont pas des étendards de la Soul Music et in extenso, des pontes de la musique Afro-Américaine ? « Le Rap ou l’éclaireur de l’armée de l’industrie du textile, des boissons gazeuses et autres friandises ». Fustiger les Run DMC pour leur deal avec Adidas relève donc autant du raccourci idéologique que de la critique sans fondement.
Le Rap grand public n’a jamais caché son affection pour le modèle capitaliste, bien au contraire. Garante de sa pérennité, la logique de consommation est à la base d’un mouvement qui s’invite dans les clubs branchés et dans les soirées bobos New-Yorkaises où Fab 5 Freddy et autres Afrikaa Bambaataa faisaient étalage de leurs skills devant une bourgeoisie en quête perpétuelle de fraicheur. Et alors ? Le rap se nourrit du capitalisme, et non l’inverse, s’attelant à s’en servir comme d’un tremplin idéal pour développer un mode de pensée aux racines modestes. « Public Enemy prétend désormais proposer plus que de la musique et s’érige en leader d’opinion. Aie. […] Faire la révolution c’est beau, mais en baskets Nike, c’est mieux. D’ailleurs c’est ce que fait PE ». Business et Révolution ne sont pourtant pas forcément incompatibles, loin s’en faut.
Drogue et Blaxploitation
« Le rap permettant ainsi à la bourgeoisie (dans une logique de maintien de sa domination) de remplacer les courants d’instruction classique (réservée à ses élites) par une autre instruction, l’instruction rap, destinée au banlieusard, dont l’intérêt est de l’abrutir, afin d’annihiler toute dangerosité potentielle envers les tenants du marché ».
Tout n’est pas que foutaises et incohérences, comme la critique d’Olivier Cachin peut laisser à penser. La relecture de l’histoire du rap par Cardet laisse entrevoir quelques anecdotes savoureuses. Ainsi, le classique Superfly issu de la période Blaxploitation est réduit à une caricature de l’Afro-Américain dealer et voyou, alors même que cette parenthèse historique repose sur un désir d’émancipation du joug du racisme. Parallèlement, Mathias Cardet démontre que « The Message », titre phare de la culture hip-hop et reconnu pour son discours anti-violent et « drug free », était en réalité financé par le clan Genovèse, magnat de la mafia New-Yorkaise et du trafic de drogue.
Des éclairages historiques qui, s’ils n’engagent que l’auteur, ont le mérite d’apporter une vision parallèle au traditionnel schéma médiatique bien-pensant. Pourtant, trop peu nombreux et disséminés dans un entrelacs de théories bancales et difficilement vérifiables (on passera sur les implications du FBI dans le processus d’abrutissement de la communauté Afro-Américaine), ceux-ci perdent de leur impact, alors qu’ils contiennent certainement une part de vérité. En effet, s’il est envisageable d’admettre que le discours et le mode de vie de certains MCs contribuent à « un stupéfiant appauvrissement du vocabulaire, donc du langage », il est erroné de cantonner le rap à une poignée d’artistes au jargon au ras des pâquerettes. « They want to blame the world’s problems on gangsta-rap » rappait Ice Cube. Attention à ne pas verser dans la caricature.
L’art de la controverse
« Allié de l’idéologie marchande, manipulant l’émotivité, détournant les colères légitimes tout en s’immisçant au plus profond de l’intime : le rap peut au final être considéré comme un subtil viol vocal et auditif »
Quel poids donner à un essai à charge faisant fi de toute nuance ? La critique n’est en effet efficace que si elle est pondérée. Les quelques lignes en fin d’ouvrage, rappelant au lecteur qu’il existe d’ « authentiques » rappeurs de la trempe de Lupe Fiasco, Talib Kweli, La Cliqua et autres Gang Starr et KRS-One - ce même KRS-One qui, rappelons-le, est l’auteur du titre « 9 mm Goes Bang », faisant étalage d’une violence des plus crues - agit comme un écran de fumée dissimulant un pamphlet en bonne et due forme. Bien qu’il s’en défende, Mathias Cardet s’est tiré une balle dans le pied en publiant son ouvrage chez Kontre-Kulture. La faute à la réputation sulfureuse d’Alain Soral, grand manitou de la liste antisioniste établie par Dieudonné, et homme politique connu pour ses dérapages politiques en tous genres.
Affiliation ou simple « tambouille d’éditeurs » ? « Ce qui compte c’est ce qui est dans le bouquin, le reste… » affirme Mathias Cardet au Nouvel Observateur. S’il est difficile de contester son propos, la forme revêt tout de même une importance capitale, comme l’auteur aime le rappeler lorsqu’il stigmatise les clichés véhiculés par le gangsta-rap et le mode de vie outrancier de nos amis bouffeurs de micros.
Cardet est-il pour autant un imposteur ? Visiblement documenté et fruit d’une profonde réflexion idéologique, son essai demeure un éclairage discutable sur les dérives d’une culture sujette aux critiques les plus virulentes. Si Olivier Cachin affirme avec justesse que « le livre intelligent pour fustiger les travers du rap reste à écrire », gageons que Cardet a effleuré, certes maladroitement mais avec un propos que l’on imagine sincère, la surface d’un sujet polémique à la portée culturelle d’envergure. Saluons l’effort. « J’aime le rap mais j’en ai assez de le défendre » déclarait Chris Rock avec humour. Pas facile d’être amateur de rap, right ?
-Nicolas Rogès-
@NicolasRoges





Ce mec est fou ! critiquer de façon aussi violente, irrespectueuse et calomnieuse un culture tout entière c’est s’exposer a des très lourdes conséquences… Sans déconner le mec a quand même traité LE bambaataa de crackhead pédophile ! c’est l’exact opposé de ce qu’il est ce mec est un dieux vivant il a créé tellement de chose et a passé sa vie a oeuvrer pour que l’esprit hiphop perdure et ne tombe pas dans les cliché décris justement dans ce torchon ! pareil pour les run dmc ! adidas est LA marque street/hiphop par excellence elle sponsorise les plus grands depuis toujours (citons bob marley pour clore le débat d’un coup) et a toujours été tourné vers le milieux hiphop c’est le meilleur partenaire qu’on puisse ésperer en tant que MC sur tout les plans. Et la critique sur les basket est tout simplement futile on est pas dans la révolution hippie s’il y a un milieu qui affectionne les sneakers c’est bien le hiphop !
je pense que chacun est prêt a admettre que les rappeurs sont tout sauf des artistes parfaits mais cette critique est totalement abusée je me demande bien où il a pus trouver toute ces infos sans, une seule fois, ce dire « tient c’est bien ça ! ils sont pas mauvais en fait » et le fait de citer quelques « bons exemples » a la fin ne le décharge absolument pas de sa connerie c’est même pire : c’est comme ces petits vieux qui se disent ouvertement raciste mais lorsqu’on leur démontre qu’ils on tord ou qu’on ce dit choqué par leurs propos nous sortent « yen a des bons ! » comme pour nous faire passer la quenelle en douceur …
Quand bien même on lui donnerait raison sur toute ces accusations grotesques, cette homme, comme l’autre Zemmour, ne connait apparemment rien du Rap. C’est une généralisation d’un domaine pourtant bien complexe qui a son histoire, une identité… et qu’il résume tellement que ça en devient vexant.
Dans cette stupidocratie (oui je me marre toute seule avec des termes pseudo-savants), où les gens se collent et tolèrent la connerie télévisuelle : anges de la téléréalité et autre émission à bimbo décérébrée… Je suis encore contente de me consoler avec le nouvel album de Rocé ou encore les derniers travaux d’Abd al malik plutôt que sur le handicap mentale des BB brunes.