La comparaison fatale
Le Millenium de Fincher, amour, gloire et beauté
Plus avancé dans le monde de l’adaptation qu’Harry Potter, Millenium, Les hommes qui n’aimaient pas les femmes peut être découvert à l’état de roman, de série et de film. Malheureusement tel un bug dans la matrice depuis une semaine, on comptabilise un doublon dans la branche cinématographique de cette trinité. Deux films, deux réalisateurs, deux nationalités, deux castings. La comparaison est gênante d’autant plus que les deux adaptations à quelques détails prêts sont très fidèles aux lignes de Stieg Larsson. Ne reste alors que la différence de la mise en scène. Quand beaucoup font des pirouettes pour ne pas effectuer de comparaisons irrespectueuses, NeoBoto décide de mettre les pieds dans le plat et de vous montrer ce qu’apporte une production américaine à un produit made in Europe:
Après s’être acclimaté quelques instants durant à Daniel Craig avec des lunettes de journaliste intello, s’impose au spectateur un générique auquel personne n’aurait pu s’attendre. Pour ceux qui se demandent quelle est cette matière liquide et noire recouvrant tout sur son passage, ne cherchez pas plus loin, ça n’est que le symbole de la puissance américaine, son obsession, le pétrole. Grâce à une alliance parfaite entre une succession d’images fluides et suggérées et une reprise de d’« Immigrant Song » Led Zeppelin encore plus oppressante que l’originale, on nous fait savoir en passant que le film va nous en mettre plein la vue. L’élément musical de cette équation est d’ailleurs loin d’être négligeable.
Le Millenium de David Fincher fait officiellement partie de ces gros succès cinématographiques américains sortis dernièrement tels que Tron ou Drive déclenchant des « oh et la BO electro était tellement ouf! ». Avec l’aide de Trent Rezna et Atticus Ross, il montre que le ciné américain sait lier l’image au son d’une manière explosive et rajoute inévitablement de l’épaisseur au propos par rapport au Millenium, Le Film de Niels Arden Oplev.
Hollywood et ses blockbusters, plus encore qu’être discutés et débattus sans cesse, ont un background, une filmographie incontestable de films mythiques encrés dans l’imaginaire commun. C’est parce que les choses sont vues en très grand et qu’il y a les moyens pour le faire que tout l’univers esthétique du film est époustouflant, s’opposant au réalisme du film suédois. Le personnage de Lisbeth Salander représentant l’excentricité se balade uniquement en moto.
Pour être un peu médisant on pourrait dire que dans le film d’Oplev on se rapproche plus d’une chevauchée à la Gerard Depardieu et Isabelle Adjani sur leur bécane dans Mammuth alors que dans le David Fincher, Lisbeth arpente les routes de Suède toujours seule avec une allure sombre on ne peut plus classieuse à la Trinity dans Matrix. Tout est moins nuancé et plus éclatant, l’atmosphère glaciale de la maison et de l’île, la tignasse de la jeune punk geek, le sponsor omniprésent d’Apple, jusqu’aux flash back dans les années 60.
Après les décors, même la narration et la construction des personnages en prennent un coup. Toujours dans un esprit plus terre à terre, le premier film tiré du livre nous offre une Lisbeth marginale bien plus crédible, avec ce moment incroyable où elle se déshabille pour son acolyte Mikael Blomkvist durant lequel on découvre que son côté androgyne ressort particulièrement sous les bras. Détail impensable dans la culture audiovisuelle américaine car même sur l’ile déserte de Lost toutes les femmes sont en mesure de s’épiler régulièrement.
David Fincher allant dans la direction que prend habituellement son pays, propose au delà de la petite anecdote un univers beaucoup plus fictionnel, laissant de côté toute considération pour la création d’un monde réaliste, ou même plausible. Lisbeth semble comme dénuée de tout sentiment, un personnage surdoué, presque inhumain. Complètement à l’aise avec ce genre d’exercice David Fincher rend notamment les scènes de viols par les hommes et de vengeance par les femmes plus froides, insensibles et saisissantes.
Aidés de tous les éléments cités ci-dessus, le cinéma américain a tout de même en stock une armée d’acteurs non seulement talentueux (c’est la base) mais aussi beaux, sexy et charismatiques. Forcément lorsque l’on peux se permettre de faire des petites références au fait que son acteur principal est aussi James Bond durant son temps libre et lui faire composer un personnage qui lui est totalement opposé cela rajoute un tant soit peu de valeur ajoutée.
C’est malheureusement bien triste à dire mais le visage marqué de père de famille du Mikael d’Oplev est beaucoup moins glamour que le regard glacial et perçant de celui de Fincher. A l’image des deux Funny Games de Michael Haneke, deux acteurs inconnus autrichiens ont moins d’impact (et il en avait parfaitement conscience, c’est la raison pour laquelle il a réalisé une version américaine) que Michael Pitt et Naomi Watts.
L’histoire de Millenium est une histoire de famille et de relations « amoureuses » complètement détraquées, d’où le sous-titre « Les hommes qui n’aimaient pas les femmes ». Alors que la première adaptation, on ne peut plus fidèle, joue cette carte à fond et montre un lien d’enfance, et du coup affectif, presque filial entre la jeune Harriet et le personnage principal, la seconde passe ce fait sous silence et sort un instant du polar pour nous apporter un petit effet comédie romantique lors de la dernière scène. Lisbeth toujours victime d’un homme, décide d’acheter un cadeau à son inavoué bien-aimé Mikael quand elle le voit une fois leur aventure terminée retourner dans les bras de son amour de toujours.
Le mythique et superficiel triangle amoureux que l’on retrouve aussi dans Dawson entre Joey, Pacey et Dawson lui-même pousse ici peut-être les bienfaits de l’américanisation un poil trop loin.
« On n’a pas fait le film parce qu’il avait été mal fait la première fois, mais parce qu’il y a plein de façons de l’aborder et ça marche » explique David Fincher aux téléspectateurs de France 2 touchés par sa modestie. C’est pourtant un argument, aussi véridique soit-il, très facile à avancer sereinement par celui qui a offert au public un film largement au dessus de ce que l’on pouvait attendre du précédent ou en général. Car avant tout Hollywood possède de très grand réalisateurs qui aux manettes de tant d’outils sont capable de magnifier un scénario et nous offrir un moment de divertissement extrêmement qualitatif.



