La Rumeur, groupe de la nuit parisienne

La Rumeur, rappeurs outragés

26 avril 2012 . Pas de commentaire
By Esco', in FR Side, Featured

Déjà dix piges que La Rumeur vous jette le tort !” C’est sur ces mots puissants que s’achevait, en 2007, le premier single de l’album du Cœur À L’outrage, admirable brûlot politique sorti au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle remportée haut la main par Nicolas Sarkozy. Un quinquennat plus tard – et bien qu’il faille maintenant la gonfler de cinq ans – cette phrase n’a jamais paru autant d’actualité. Car, dans ce labs de temps, les petites affaires du groupe parisien ont pris de l’ampleur, à commencer par cette laborieuse mais réjouissante victoire d’Hamé, en cassation, à l’été 2010. L’ultime relaxe qui mit fin à huit années de démêlés judiciaires et probablement celle qui a donné au groupe la force de pondre cette quatrième ogive à l’intitulé… brûlant. Retour des grands Messieurs du rap français.

Paris sous les bombes

Cinq ans plus tard, jour pour jour, par le biais d’un hasard programmé - comme le disait ironiquement Hamé au micro de Pascale Clark – se pointe le digne successeur du Cœur À L’outrage - lui aussi débarqué au lendemain d’un premier tour… Tout Brûle Déjà, et sa pochette incandescente. Alors comment parvenir à sonder réellement notre contexte social après cinq ans de Sarkozysme. Si l’on s’adresse aux trois piliers de La Rumeur, il va s’en dire que la réponse est toute trouvée : “Cet album est à la fois une ponctuation et un point d’orgue à une situation et à une dégradation généralisée dans tous les domaines. Il n’y a plus besoin de pyromanes pour mettre le feu à quoi que ce soit, tout brûle déjà*. On le devine d’entrée, ce quatrième couteau est un pavé de plus lancé à la face de ces politiques jugées incompétentes, xénophobes et fascisantes. Et pourtant, Tout Brûle Déjà est sans doute l’album le plus abstrait de La Rumeur à ce jour. Jamais leur écriture n’avait semblé aussi épurée et cinématographique. Comme si chaque phrase prononcée résonnait comme un flash ou une image subliminale. Une évolution formelle que les trois hommes assument complètement et qui répond à une certaine forme de maturité personnelle.

C’est presque curieusement que l’on se prend à découvrir une œuvre textuellement allégée, et pas aussi virulente qu’on aurait pu l’imaginer. C’est du moins le sentiment que nous laissent les premières écoutes de cet opus dont les réponses ne nous sont pas servies sur un plateau. En 2012, les bombes de La Rumeur ressemblent davantage à des vagabondages nocturnes de quarantenaires qu’à des joutes premier degré.

Cogiter sur des insomnies

Si les codes cinématographiques sont inhérents au phrasé de La Rumeur depuis leur tout premier maxi, ce nouvel album renforce encore davantage l’obscurité et la noirceur du groupe. Un parti pris qu’Hamé, Ekoué, et Philippe affirment et développent jusque dans leurs clips (voire le récent “Hors Sujet”, issu de Tout Brûle Déjà). Leur musique se trouve ainsi imprégnée d’une atmosphère propre au monde de la nuit qui colle à la peau des personnages. Pour décrire le splendide et profond “Un Soir Comme Un Autre”, Ekoué parle justement d’une “humeur, d’un petit plan séquence de nos pérégrinations parisiennes”. Difficile de trouver une plus exacte définition. A l’image du morceau “Un Chien Dans Ma Tête” sur leur disque précédent, il est souvent question d’insomnies et, justement, d’humeurs passagères dans les textes du trio. Comme une plongée dans la moiteur des films de Michel Audiard (dont les têtes pensantes du crew sont mordues), une bonne chanson de La Rumeur nous téléporte dans les ruelles d’un arrondissement parisien instantanément. C’est aussi ça le pouvoir des mots, et la force de ce groupe qui, depuis près de vingt ans, arpente les recoins de cette capitale qu’ils chérissent tant. Car oui, malgré leurs apparences de gros durs bagarreurs, il y a de l’amour chez eux. En tout cas pour cette ville magique qu’est Paris, et dont ils semblent connaître tous les recoins. Paris, et les leurs. Les fils d’immigrés, les anciennes colonies, leurs parents, leurs grands-parents, leurs frères. C’est ça, La Rumeur. Amuse toi à lui barrer la route, je vois des goutes de sueur**.

Droits dans leurs bottes après tant d’années, Ekoué, Hamé, le Bavar et Le Paria ne se sont jamais démontés, même quand l’actuel président de la République a failli les détruire financièrement. Tout Brûle Déjà est la preuve formelle que la bande de potes a encore énormément de grandes œuvres à nous offrir, en atteste le second essai cinématographique d’Hamé qui vient d’être sélectionné parmi les 4500 courts-métrages en lice pour le prochain Festival de Cannes. Hier, alors qu’on les avait en face de nous, Ekoué avait à peine finalisé le film De L’Encre, et le quatrième album de La Rumeur n’était qu’en phase embryonnaire. Demain, Hamé montera les marches à Cannes et le groupe foulera les travées de L’Olympia. Le 8 novembre. Deux jours après les présidentielles américaines. Encore un hasard programmé ?

*Propos provenant de l’interview de Pascale Clark sur France Inter, le mardi 24 avril 2012
**Ekoué, “À Nous Le Bruit”, sur l’album Regain de Tension

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