Prestidigitateur musical
[Interview] Woodini : talent caché
Il y a ces artistes qui restent fidèles à leur ligne directrice et d’autres qui lassés prennent la tangente sans pour autant renier le passé. De ces deux catégories, Woodini appartient à la seconde. Si notre homme a raccroché le mic depuis quelques années, il n’a en revanche jamais décroché de sa MPC. Aujourd’hui plus inspiré par les vapeurs dubstep et electro que purement rap, Woodini s’apprête à opérer un virage à 180° avec la sortie de son EP Chrysalid (à paraître le 30 janvier). Un projet à la croisée des chemins pour un homme en reconversion.
- Avant de rentrer plus en détail sur ton parcours, peux-tu nous expliquer d’où vient ton nom d’artiste ? Est-ce qu’il y aurait une quelconque référence au prestidigitateur américain Houdini ?
Oui tout à fait c’est en rapport avec Houdini. A l’époque j’avais 13 ans et je commençais le rap. Il me fallait un pseudonyme et j’ai lu l’histoire de Houdini. J’aimais bien la symbolique avec le fait de se détacher de ses chaînes….j’étais jeune à l’époque ! Depuis le surnom est resté dans ma vie courante. Le diminutif « Wood » est aujourd’hui devenu mon deuxième prénom en quelque sorte.
- Comment as tu commencé à produire ?
Vers 18 ou 19 ans le rap devenait quelque chose de sérieux pour moi et je voulais commercialiser un projet. Fini les « Face B », il me fallait de l’original. Un DJ chez qui j’allais souvent à l’époque me créait des instrumentaux mais on était beaucoup à venir chez lui. Il ne s’avait pas trop dire « non » et du coup il donnait les mêmes instrus à plusieurs rappeurs. L’ayant vu se servir pas mal de temps de sa MPC 2000, je me suis dit qu’il m’en fallait une. J’ai donc bossé et m’en suis acheté une vers 20 ans. J’ai tout de suite adhéré au système de production très ludique de la MPC. J’y ai vite pris goût. Je suis allé à la pêche aux samples et ça m’a permis de sortir le nez du rap et de découvrir tout un tas d’autres musiques et influences.
« Aujourd’hui je ne pourrais pas me mesurer à certains rappeurs français qui sont plus jeunes, plus frais, plus techniques et qui ont plus la rage »
- Quels sont les artistes qui t’ont donné envie ?
Au départ, c’est vraiment le rap de New York qui m’a donné l’envie de m’y mettre. Method Man, Busta Rhymes, Nas, Heltah Skeltah, Big L, Notorious BIG… Au niveau de la production pure DJ Premier, Havoc, et RZA.
- Tu as aussi été rappeur à un moment. En 2002 tu as même sorti le maxi Mécanisme sur lequel tu rappais sur deux morceaux de ton cru « Mécanisme » et « Le Bâtard de ces dames ». Tu as vraiment laissé le rap de côté ?
En 2002, j’ai effectivement sorti un vinyle 2 titres puis un album vendu en « main à main ». Aujourd’hui tout ça est très loin de moi. J’ai l’impression que c’était dans une autre vie en fait. Je ne ressens plus cette passion pour l’écriture, et du coup plus l’envie. De toute manière j’aime la compétition et je déteste perdre. Aujourd’hui je ne pourrais pas me mesurer à certains rappeurs français qui sont plus jeunes, plus frais, plus techniques et qui ont plus la rage.
- En 2007 tu as produit quelques morceaux de l’album L’Hiver Peul de Souleymane Diamanka. J’imagine que ça t’a permis de te diversifier musicalement.
A l’époque, en 2005, j’avais ce projet de faire un album instrumental. Je voulais un titre avec du chant et j’ai rencontré les Nubians qui m’ont présenté leur parolier et slameur, Souleymane Diamanka. Une super rencontre. Nous avons commencé à travailler ensemble naturellement et fait une dizaine de titres. Il a très vite été signé par l’ancien label de Kayna Samet qui cherchait un auteur pour l’aider à écrire son album. De gros moyens ont été mis en oeuvre pour L’Hiver Peul et nous avons eu environ deux semaines pour enregistrer l’album et le réaliser à Ferber, un gros studio parisien. J’ai vu un véritable défilé d’instrumentistes ultra confirmés et talentueux comme André Ceccarelli ou Eric Legnini… Ça a complètement changé ma vision des choses à l’époque. La dimension que prenaient mes productions avec de vrais instruments était considérable.
- Tu as même rencontré Grand Corps Malade et le légendaire Roy Ayers !
J’ai effectivement rencontré et produit avec Grands Corps Malade mais pas Roy Ayers qui a enregistré de son côté, à NYC je crois.
- Est-ce qu’on peut dire que le remix du morceau « ABC » de Jackson 5 a contribué à mettre un peu plus dans la lumière ton travail ?
Oui ! Nous avons fait une vidéo en hommage à Michael Jackson qui a bien tourné. Plus de 500 000 vues environ sur internet et pas mal de bons retours.
- Ce titre provenait du projet My Soul, My HipHop, My Remix sorti en 2009 sur lequel tu remixais des morceaux de Common, Alice Russel, Dwele, Styles P etc. Le remix c’est quelque chose qui t’apporte autant de plaisir que la production pure ?
Oui définitivement. J’adore jouer avec les voix. Je pense ressortir un album de remix à l’avenir. J’en ai déjà quelques uns de côté. J’ai d’ailleurs mis un remix des Suprêmes (« Back In My Arms Again ») sur mon Soundcloud qui est une version non définitive mais qui pourrait bien se retrouver sur cet album.
« Au niveau du rap français, j’ai toujours une oreille mais à part les clashs de rapcontenders, pas grand chose ne me fait vibrer ou me surprend »
- Le 30 janvier prochain tu sorts un EP 6 titres intitulé Chrysalid. Pourquoi un EP et pas directement un album ?
En fait j’avais un album de prêt d’environ 15 titres mais j’ai envoyé la quasi totalité à la poubelle et je n’ai gardé finalement que ces 6 titres. J’ai préféré les sortir en format court plutôt que d’attendre d’en produire d’autres et sortir un album. Je trouve ça finalement intéressant comme format pour se présenter.
- Pourquoi Chrysalid ?
Mes influences ont beaucoup changé depuis un an et cet EP fait le pont entre ma culture hip-hop et ma nouvelle culture electro. C’est une sorte d’évolution sonore, d’où la chrysalide…D’autant que le rythme de départ est plutôt calme. Et plus les morceaux s’enchainent, plus le tempo augmente.
- Cet EP est assez varié musicalement, il y a toutes sortes d’influences (electro hip-hop, soul…). C’est ce vers quoi tu veux t’orienter aujourd’hui ?
Je prépare actuellement mon album qui est plus rapide dans les tempos que peut l’être le EP et qui se rapproche plus de mes influences d’aujourd’hui. Il sonnera d’avantage comme « WetWall » que « Baby Eve ». Un de mes objectifs pour moi étant de m’orienter vers la scène je conçois mon projet dans cette énergie là mais le but est effectivement de regrouper toutes mes influences et de les mixer. C’est pourquoi je continuerai toujours de sampler. C’est essentiel pour moi. Même si à la fin du morceau je peux enlever complètement le sample, ça reste un point de départ dans pas mal de mes prods. Ça fait partie de ma culture.
- Parmi tes influences actuelles tu cites notamment Flying Lotus. J’ai lu dans une interview que tu te sentais proche de la scène musicale britannique. Des artistes dubstep comme Burial, Four Tet, ou encore James Blake te parlent-ils ?
Oui énormément. Au niveau des productions, des voix, de l’esprit et même des codes visuels. J’ai envie de me diriger pleinement vers ce courant. Je suis un peu novice dans ce style donc il me reste toute une culture à me forger et c’est très excitant. J’ai l’impression d’avoir 12 ans et découvrir le hip-hop. J’ai besoin d’être passionné et c’est vrai qu’aujourd’hui je retrouve pas mal de fraîcheur avec cette scène electro. Un album comme Cosmograma (de Flying Lotus, ndlr) qui a été pour moi difficile d’accès m’a au final mis une énorme gifle. Je me suis dit que j’avais encore un long chemin à parcourir pour arriver là où je veux arriver. En m’orientant vers ce courant musical, c’est comme si j’avais fait mes valises et pris un nouveau train. On verra ce qui m’attend à l’arrivée…
- Tu gardes toujours un oeil sur la production rap en France et aux US ?
Oui complétement. La plupart de mes potes écoutent du hip-hop à longueur de journée et on se fait de longues soirées à en écouter avec une bonne bouteille de rhum ! Je suis pas super fan de l’école Dirty South mais il y a quand même certains trucs intéressants. Je regarde plus ce qu’il se passe du côté de Fred The Godson, Brother Ali, Styles P, Sean Price. Currency, Tabi Bonney… Au niveau du rap français, j’ai toujours une oreille mais à part les clashs de rapcontenders, pas grand chose ne me fait vibrer ou me surprend. J’attends quand même l’album de Taipan qui a un sacré talent.
- Pour finir, qu’est-ce que tu écoutes en ce moment ?
J’écoute toute la scène anglaise et je m’abreuve. Certains sons me parlent, d’autres moins mais j’essaie d’en écouter un maximum. J’ai découvert un mec qui s’appelle Soosh sur soundcloud récemment et j’adore. J’écoute toujours mes classiques « Carbonated » et « Before i move off » de Mount Kimbie. James Blake, Fly Lo, Jamie XX, Mario Bosanov (« I’ll Be Gone »), Ogris Debris (« Miezekatze ») etc… J’écoute un peu de Left Boy aussi. J’en oublie pas mal mais je vais commencer à balancer des mix quand j’aurai le temps…
Sur Woodini :




interwiew très intéressante qui nous fait découvrir un véritable artiste, exigeant, toujours en recherche. Nous lui souhaitons le succès qu’il mérite!!!