Gasface et sa politique d'ouverture
Interview Part 2: New York Minute une fin ouverte
Nous essayons tant bien que mal de réaliser que mercredi prochain il n’y aura pas de nouvel épisode de New York Minute. Neo Boto avait prévu le coup. Pour apaiser quelque peu votre manque nous vous proposons la deuxième partie de l’interview avec Nicolas Venancio et Mathieu Rochet, les réalisateurs.
Vous signez Gasface au générique de New York Minute, que cela représente-t-il dans votre processus de création ?
Mathieu Rochet : Gasface c’est seulement nous et les histoires que l’on raconte. Ça n’a pas de rapport avec le média que l’on aborde. Par rapport au magazine on s’est dit qu’on n’allait pas se répéter sous prétexte que ça marche, et indéfiniment faire le même magazine en changeant juste la tête de ceux qu’on interviewe. On a eu l’opportunité de passer à autre chose, ça s’est fait sans trop de prise de tête.
Nicolas Venancio : C’est un nom générique qu’on donne à toutes nos activités. A titre perso, il y a des gens qui m’éclatent comme Bobbito Garcia : il a été basketteur pro à Porto Rico, il a signé plein d’artistes sur Def Jam, il a fait une émission de radio historique pour la scène hip hop, le premier livre référence sur la culture des sneakers, des émissions de télé sur le même sujet, des jeux vidéos… Cette approche qu’on appelle « cross média », cette façon de fonctionner en allant sur des projets kiffants et en y ajoutant sa personnalité c’est quelque chose qui nous correspond. Alors c’est vrai qu’en France on réfléchit beaucoup par rapport aux étiquettes. Finalement pour nous la signature prend plus le pas sur le contenant. Ça peut être un magazine, ça peut être une mini série comme celle-là ou un documentaire plus tard, une fiction…
Quelle est votre démarche par rapport aux stéréotypes que l’on a par rapport à New York et à la culture hip hop ? Comment y avez-vous réfléchi ?
N.V. : On n’y a pas vraiment réfléchit. Déjà, les stéréotypes ne sont pas les mêmes en France, en Allemagne, ou aux Etats Unis. Comme on était amenés à le diffuser un petit peu partout on n’allait pas prendre en compte les différentes contingences. On voulait juste faire notre vision à nous en sachant que ça serait ressenti différemment par les spectateurs suivant l’endroit où ils sont. On a construit le projet sans se préoccuper des clichés, des antis-clichés, qui sont tout aussi clichés que les clichés. C’était très spontané.
M.R. : Par rapport à la question des femmes, qui revenait lors de nos projections, c’est vraiment très français de dire « Mais où sont passées les filles, il n’y en a pas ! ». On n’en croisait pas beaucoup. Se dire on va essayer de légitimer le rap en montrant qu’en fait ce ne sont pas des nazes, on va trouver une femme et montrer qu’elle est respectée, qu’elle est bien dans son milieu, ce n’est jamais une démarche qu’on a eu. Vouloir rendre le hip hop plus sympathique que ce qu’il est, ou plus égalitaire, ça ne nous intéresse pas. S’il ne l’est pas, il ne l’est pas. La question de savoir si on le défend n’a jamais vraiment été notre délire.
N.V. : Dans le documentaire Scratch de Doug Pray il y avait toujours un grand mystère : pourquoi avaient-ils interviewé une Djette inconnue au bataillon en lui donnant une place conséquente, équivalente à celle des mecs incontournables comme DJ Premier ? Et puis on a compris, c’est juste qu’à un moment donné le producteur a dû leur souffler : « il faut mettre une fille ». Ce que tu gagnes en politiquement correct, tu le perds en pertinence, on ne voulait pas ça.
Comment vous est venue l’idée de partir du concept de la New York minute ?
N.V. : Les conversations étaient assez vagues en 2008, et se tenaient en rapport avec l’état d’esprit du magazine qui était de raconter le coté off de la scène hip hop. Il fallait trouver une expression générique. Assez vite m’est venu l’expression « New York Minute » qui est très connue aux Etats Unis, parce que ça résumait pas mal de choses. Après en élaborant là-dessus, sur cette idée d’instant décisif, de moment qui bascule, ça devenait le prisme par lequel raconter la culture hip hop et notre série.
Je crois que l’expression est née au Texas, c’est un décalage culturel, un peu comme l’histoire des Chtis, c’est le même choc culturel avec le mec texan qui se retrouve à New York où tout va trop vite pour lui, où tout peut basculer à chaque instant. C’est perçu comme ça au Etats-Unis, New York c’est vraiment à part. C’est peut-être du au coté insulaire de cette ville là.
M.R. : Pour le titre et le concept on voulait surtout quelque chose qui appartienne plus à la ville qu’au rap lui-même, on a pris très tôt cette direction. C’est une incompréhension qu’il y avait avec le magazine, parce qu’on aime beaucoup le rap et qu’on est allé très en profondeur là-dedans, mais on n’a jamais fait New York Minute pour parler aux initiés. On voulait vraiment avoir la plateforme et le concept qui puisse parler de New York.
On avait une somme de choses inédites dont on parlait entre nous et on se disait : « mais c’est dingue que les gens ne voient pas ça et que dans tel ou tel documentaire on ne le voit jamais ». Il y a encore des tas d’histoires, des tas de points de vues sur New York qu’on n’a pas encore pu aborder mais c’est déjà un bon départ.
A quel point êtes-vous impliqués dans le projet A hip hop guide to the fast life ?
M.R. : C’est le deuxième volet du projet. C’est toute la toile de fond du documentaire de NYM, quelque chose qui se met en mouvement à partir du moment où la série est terminée. Quand les gens seront complètement en manque, ils pourront revenir se replonger dans la carte et voir à quel point elle est riche, et ouverte aussi…
N.V. : Au départ du projet il y a une centaine d’illustrations géo-localisées de la New York Minute en anglais. La production a fait le choix d’en traduire 30 en français, 30 en allemand. On webdocumente cette expression-là, selon le principe Wiki, sauf que là on peut y ajouter de la vidéo, du son… Sur le principe, la source est inépuisable, on invite tout le monde à enrichir la carte interactive. Au niveau de l’implication, j’ai posé le principe de l’illustration documentaire et l’ai décliné depuis l’été 2009, sur le WordPress gasface au départ. J’ai fait la quasi-totalité de ces 100 premières NYminute. Maintenant c’est à vous de jouer.
HIP OU HOP?
Kanye West ou Pharrell ?
M.R. : Pharrell! Il a l’air plus à l’aise, moins torturé. Et l’autre se prend pour Jésus je ne sais pas trop pourquoi. Ça a l’air compliqué d’être lui.
Tarantino ou Spike Lee ?
N.V. : Tarantino ! Ce que je reproche à Spike Lee c’est que ça vieillit très mal. J’aime beaucoup La 25ème Heure mais l’autre fois j’ai revu Jungle Fever et j’ai trouvé ça vraiment daté.
M.R : Tarantino, de très loin.
Mainstream ou Underground ?
N.V. : Pour moi ça ne veut plus rien dire. Maintenant tu trouves tout, il n’y a plus rien de souterrain, difficile d’accès. Tout est en ligne pour tout le monde.
James Brown ou George Clinton ?
N.V. : Elle est dure celle-là !
M.R. : Je ne sais pas, ils avaient les mêmes musiciens en plus.
N.V. : George Clinton on l’a déjà vu pour Gasface, on l’a interviewé. Donc on va répondre « George », parce qu’on a rigolé ensemble.
Galerie ou Graffiti?
M.R. : J’aime bien le voir dans la rue. Au départ la ville est moche et ensuite elle l’est un peu moins. On a fait un des segments thisismyNYMinute sur le Tats Cru, dans le Bronx : c’est chouette de voir des walls pour les morts, au lieu de planquer leurs tombes à des km. Là les gens viennent au mur pour poser une bougie ou quelque chose comme ça, j’aime bien quand ça prend cette dimension-là, c’est impressionnant.
N.V. : Je trouve que c’est antiartistique de poser ce genre de question, de dire : « ça se fait soit comme-ci soit comme ça ». Quand tu es un artiste, tu es singulier avant de faire partie d’un mouvement. Tu fais d’abord comme tu en as envie.
East Coast ou West Coast?
N.V. : Aller « East Coast », ça serait con de dire « West Coast » pour une interview New York Minute !
Nike ou Adidas?
M.R. : Nike. Malheureusement Nike. Je n’ai pas le trip sneakers, j’aime bien avoir des belles baskets, j’aime bien qu’elles soient neuves, mais je trouve ça déprimant parce qu’au final tu te fait rouler, les mecs collectionnent et se font pomper leur fric.
Il y a un coté uniforme, maintenant c’est Nike et il n’y a pas vraiment autre chose. Nike décliné de 20 000 façons pour que tout le monde ait l’impression d’être singulier alors que tout le monde porte la même marque.
N.V. : ça s’appelle « le narcissisme des petites différences » : les micros différences des gens identiques, le même étui IPhone mais pas de la même couleur. Moi je choisis Adidas, pour les Rod Laver, mais en fait je m’en fous.
Motown ou Stax?
N.V. : Motown ! Les deux sont mortelles. On avait fait une interview de George Pelecanos, il résumait ça comme ça : « Motown is about loving, Stax is about fucking ». Sans le « sound of young america » de Berry Gordy, il n’y aurait pas eu le « yes we can » d’Obama ; c’était une ambition démesurée à l’époque. Et un roster comme ça, ça n’est arrivé qu’une fois, et ça n’arrivera plus jamais : Michael Jackson, Marvin Gaye, Stevie Wonder ou même les producteurs, des Funk brothers à Norman Withfield… Mais je suis un gros fan de Stax aussi.
M.R. : Stax ! C’est ce que je préfère écouter, mais Motown, je kiffe aussi, et puis il y a le fait que c’est un pan de culture qui appartient à tout le monde. C’est comme les Visiteurs : c’est plus qu’un film marrant, c’est un truc commun à tous les français, là où tout le monde se retrouve.
N.V. : Il parlait des Visiteurs d’Elia Kazan en fait… Il y a une dame trop drôle, je ne sais pas qui c’est, mais elle n’arrête pas de mettre des « pouces » sur la page Facebook de NYM. Les gens doivent croire que c’est notre tante. Elle dit « j’ai rien compris mais c’est très beau » moi ça, ça me fait trop plaisir. Parfois quand on regarde les choses d’un œil plus neuf, on les regarde mieux.



