Des îles Samoa à Los Angeles

Earl Sweatshirt, l’Hérésie de la colère

27 août 2013 . 2 commentaires
By Arnaud, in Lifestyle

Si le collectif Odd Future était un hôpital psychiatrique, Thebe Kgositsile en serait un des internés les plus imprévisibles. Après les récents hold-ups de Tyler the Creator et Frank Ocean, celui que l’on connaît sous le pseudonyme d’Earl Sweatshirt semble être le prochain détenu a voir la lumière du jour. Autrefois ambassadeur d’une génération qui vantait son insensibilité face au scandale, le jeune rappeur a aujourd’hui pris la direction opposée de celle que l’on imaginait pour lui.

Les Raisins de la colère

Thebe Kgositsile n’a que dix-sept ans mais fait déjà partie de ces adolescents « à risque ». À cette époque il est loin d’être un exemple à suivre. « I was doing not cool shit » déclarera-t-il lors de sa toute première interview. À l’école, il se fait capter en train de tricher pendant un examen, se prend la tête avec ses professeurs lorsqu’il n’est pas en train de s’aromatiser les poumons à la weed. Des dérives existentielles qui resurgissent pleinement à travers sa musique, et notamment dans le premier électrochoc « Earl » dont le clip nous montre des kids succombant aux effets secondaires d’un cocktail de drogues totalement absurde. Le réalisme poussé à l’extrême laisse place à un malaise qui nous pousse à nous demander si ces jeunes kids sont encore vivants ou non lorsque la caméra cesse de tourner.
Première témoin de la tournure que prend la vie de son fils, la mère de Thebe - qui est accessoirement professeure de droit - décide de l’écarter de son groupe d’amis qu’elle considère comme une mauvaise influence. Et notamment ce fameux Tyler, The Creator.

« I was fucking up, even outside of music »

Tout comme les héros de l’œuvre de Steinbeck, Earl est contraint de quitter l’endroit où il a construit sa vie. Il part donc pour la Coral Reef Academy, située sur les îles Samoa. Perdus quelque part entre la colère et la dépression, la drogue et l’alcool, les adolescents du programme samoan sont là parce qu’ils ont du mal à vivre le passage à l’âge adulte. À 5 000 kilomètres de Los Angeles, il mène ici une toute autre vie que celle qu’il aurait pu avoir s’il était resté auprès de ses amis. Pendant que le collectif Odd Future enchaîne les concerts et que sa mère reçoit des menaces de mort, Thebe apprend le piano, fait découvrir Lil B à ses camarades de classe et, surtout, rencontre des victimes d’abus sexuel, dont malheureusement des enfants. À la manière des thérapies de groupe de Fight Club, Earl guérit en observant la misère droit dans les yeux. « Se retrouver face à eux… C’était anéantissant. »

Étincelle dans la poudrière

Un an et demi plus tard, Thebe quitte les îles Samoa et reprend contact avec la métropole californienne. Pendant son absence, le kid dont les lèvres sont décrites par Tyler comme des fesses horizontales est devenu l’égérie des produits dérivés du collectif. Le mystère de son absence l’a rendu encore plus populaire que s’il était resté. « Not only was I coming back to Los Angeles, I was coming back to Odd Future Los Angeles » s’écrie-t-il après qu’un officier de police l’ait reconnu à l’aéroport.
Si bien que le directeur de son école le met en relation avec le géant de l’entertainment qu’est Larry Brezner, manager hollywoodien. De fil en aiguille, Brezner lui présente Leila Steinberg, une éducatrice qui se bat auprès des jeunes tombant dans les abîmes de la société. Elle est notamment la première manager de Tupac Shakur, à qui elle a offert un toit durant sa jeunesse, lui ayant également enseigné l’art de la poésie. Ensemble, Steinberg et Brezner s’occuperont dorénavant du management de Thebe, qui a désormais son propre label intitulé Tan Cressida. Une de ses volontés principales étant qu’il puisse rester aux côtés de ses amis, tout en continuant à pouvoir apposer le logo Odd Future sur ses sorties officielles.

« Grandma’s passing, but I’m too busy tryna get this fuckin’ album cracking to see her »

Si cette réapparition s’apparente à un véritable retour en force, elle est également révélatrice du vide qu’il laissé derrière lui. Là où sa carrière a pris un essor considérable, Earl se rend compte que ses relations en ont également pâti. Sa grand-mère est mourante, son rapport conflictuel avec sa mère est encore délicat et il vient de passer l’une des années les plus importantes loin de son groupe d’amis. Malgré tout, il se remet facilement dans le bain du collectif et retrouve ses repères. Syd tha Kyd, l’une des productrices du collectif raconte à ce propos que si Thebe n’a pas changé, tout le monde se rend compte qu’il a mûri. Ce à quoi elle rajoute : « C’est bizarre de dire ça parce que dans notre groupe d’amis, la maturité n’est pas forcément quelque chose que l’on admire. »

La Gloire de son père

C’est avec ce nouveau projet intitulé Doris que Thebe met en perspective les enseignements et leçons de vie qu’il a tirés du programme samoan. Lui qui était autrefois reconnu pour ses paroles à l’imagerie violente, obscène et pulvérisant complètement les limites du « politiquement correct » voit tout ceci comme une erreur de jeunesse. Une partie de son art désormais un peu taboue et qu’il considère derrière lui. Aujourd’hui place à l’introspection, ne plus chercher à faire la rime la plus crade qu’il soit, ne plus participer au concours de l’absurde. Et s’il est conscient que ses fans de la première heure seront quelque peu désorientés à l’écoute de ce nouveau projet, il annonce clairement que cela ne le préoccupe plus. « Je vais perdre des fans… mais je vais aussi en gagner » écrit-il, fier de sa progression et de la nouvelle direction qu’il a prise.

« I hope I lose you as a fan if you only fuck with me because I rapped about raping girls when I was 15 »

Et il est vrai qu’Earl Sweatshirt n’aura jamais été aussi bon que dans cet album. Force est de constater que lyricalement il n’a plus rien à voir avec ses anciens projets. « And when them expectations raising because daddy was a poet » il raconte sur le merveilleux « Burgundy ». Soucieux de ne pas trahir l’héritage d’un père dont les poèmes sont prisés à travers les continents, son combat lyrical s’avérait d’autant plus épique qu’il partait de loin. Un père, Keorapetse Kgositsile, dont il est souvent question à travers ce projet, ce dernier l’ayant abandonné à l’âge de six ans. « And I just used to say I hate him in dishonest jest, when honestly I miss this nigga, like when I was six » raconte-il sur le morceau « Chum ». Refusant de mettre son nez dans les affaires de son fils, le poète émérite lui a avoué que lorsqu’Earl serait prêt à lui partager sa musique, il le serait également. « I’m so glad my dad’s not thirsty » s’écrie le jeune homme à l’avenir rayonnant.

À son arrivée aux îles Samoa, Thebe est conduit au sommet d’une cascade. La tradition veut que les nouveaux arrivants affrontent leurs peurs et en sautent, ainsi marquent-ils le début d’un nouveau cycle et symbolisent le dépassement de soi. « Si tu ne sautes pas de la cascade, tu sais que tu le regretteras. Donc tu finis par sauter. »
De cette expérience, il en tire de nouvelles perspectives de vie. Dorénavant Earl considère chaque épisode de sa carrière en repensant à ce moment. « Si je ne le fais pas maintenant, si je ne prends pas ce risque, je ne pourrai jamais retenter ma chance. »


La toute première interview d’Earl Sweatshirt sur Hot 97
Le passage d’Earl Sweatshirt chez Jimmy Fallon

________________
Arnaud Sommie
@somesta

2 Commentaires
  1. Deep Calm le 29 août 2013 à 11 h 24 min

    Dans le 1er paragraphe, quand vous parlez du clip « EARL », les « jeunes kids », ce sont les membres de Odd Future

  2. Arnaud le 29 août 2013 à 12 h 29 min

    Oui oui, on les voit rentrer dans la maison au début du clip.