Rozay demanderait-il un rôle au cinéma ?
Dieu pardonne, pas Rick Ross, et Scorsese ?
Pour ceux qui se demandent ce qui peut différencier Teflon Don, l’avant dernier album de Rick Ross, de sa galette toute neuve God Forgives, I Don’t, NeoBoto l’a trouvé dans au moins un élément. Bien que présente depuis un moment il revendique cette fois-ci la dimension cinématographique que peut apporter sa démarche musicale. À en croire ses propres paroles ce nouvel album est « une histoire sombre, extrêmement lyricale, la musique étant à un autre niveau. Cette histoire ressemble à celle d’un film et la musique est là pour raconter cette histoire », « Je voulais avoir la même approche pour cet album que Scorsese aurait eu pour un film. Je voulais que ce soit audacieux et sombre et que la musique raconte une histoire. Comme si c’était un film. ». Il affirme à qui veut bien l’entendre cette analogie avec le cinéma, il ne nous en n’a pas fallu plus pour creuser de ce coté là. Tout comme Christophe Lemaitre, Kim Jong-il ou Thomas de Secret Story, en qualité d’homme il va falloir à Rick Ross assumer les conséquences de ses actes.
Qui se ressemble s’assemble
Personnage imposant certes, une assurance tout à fait hors des normes permet à Rozay de se comparer aux plus grands lorsqu’il parle de Cinéma. Tarantino pourquoi pas (« Quentin Tarantino, c’est un des états d’esprit dans lesquels j’étais quand j’ai donné un titre à l’album, je voulait l’appréhender comme un film. ») mais Scorsese ça ne rigole plus. En effet si ça n’est pas le physique qui les unit, que peut-on donc retrouver du réalisateur légendaire dans la démarche du gros monsieur à barbe?
Allons-y doucement, Rick Ross a la bonne idée de rejoindre le ponte du cinéma avec une démarche rependue dans le hip-hop (qui reste encore son domaine de prédilection, ne craignez pas un revirement inversé à la Joaquin Phoenix) qui est de puiser dans des références culturelles passées pour construire la nouveauté artistique. Scorsese reste le spécialiste des B.O. à couper le souffle avec ses hommages au jazz et à la musique en générale. On se souvient parmi tant d’autres dans Mean Streets d’une scène de grabuge dans un bar couverte par le son des Marvelettes « Please Mr Postman ». On retrouvera donc dans God Forgives, I Don’t des références dignes d’un Scorsese (Etta James, Eric Clapton, Berry Gordy…) mais aussi appliquée à sa propre culture (Last Poets, The Pharcyde, NWA…).
Les mots sont une chose mais là où Rozay peut réellement afficher une réussite c’est lorsqu’il parvient à inspirer une atmosphère filmique à sa musique. Jonglant (encore une fois tout comme notre ami Martin) entre les genres, « Sixteen », « 911 » et « Pirates » n’ont pas plus à voir entre elles que New York New York, Gangs Of New York et Les Affranchis. Le boss de Maybach semble nous offrir la passerelle entre les deux avec des petits clins d’œil. La touche de saxophone à la Taxi Driver dans « Sixteen », la puissance luxueuse inspirée par l’instru de « Pirates » et la petite référence au jeu de dé à la Casino. On peut même aller un peu loin en disant que l’enchainement un peu difficile de « Hold Me Back », « 911 » et « So Sophisticated » correspond aux épreuves de la folie subie par Leonardo dans Shutter Island.
Qui trop embrasse mal étreint
Mais attention ce n’est pas tout, Rick Ross a sûrement estimé que ce petit jeu d’hommage / référence / clin d’oeil restait somme toute très classique, il décide donc comme souvent dans sa vie d’aller encore plus loin. Cet album semble parfois nous murmurer, « Scorsese regarde comme moi et ma vie pourrions bien rendre dans un de tes films ». En effet si le réalisateur a navigué entre différents genres il est mondialement connu et reconnu pour sa capacité à dépeindre le milieu mafieux américain, la culture des voyous et leur amour pour l’argent sale. C’est ainsi que pendant une heure et trente minutes le rappeur nous matraque (une fois de plus) le cerveau à nous montrer qu’il est le plus riche, qu’il a toutes les femmes qu’il souhaite à ses pieds, qu’elles font exactement ce qu’il veut, et qu’il reste le plus grand dealer de tous les temps. Une grande capacité à manier la fiction donc avec la création de ce personnage entre réalité et chimères. Un appel du pied plus que travaillé puisqu’il montre aussi dans des tracks comme « Ashamed » que son personnage a de la profondeur, il doit jongler avec le sentiment de culpabilité d’une telle richesse quand ses potes sont en prison. Son histoire est même tellement fleuve qu’il se plaint des seize mesures (dans « Sixteen ») qui sont trop courtes pour tout raconter. Sous-entendu, « Il me faudrait un nouveau moyen d’expression pour parler de ma vie ». Où est le prochain casting car nous avons un volontaire.
Là est tout le problème, si musicalement l’album est très réussi et installe une ambiance tout à fait cinématographique, la narration vient ternir quelque peu l’ensemble. On n’était pourtant pas loin de l’Oscar. Malheureusement lorsque l’on s’attarde sur les paroles, on se rend compte que Rick Ross n’a pas su appliquer le génie de Scorsese pour raconter une histoire. C’est son ego qui le trahit puisqu’il se dépeint toujours au sommet de sa forme, de sa réussite et de sa richesse. La tension, l’évolution du personnage, le suspens sont bannis du paysage et nous offre donc un résultat très lisse. C’est un parti pris qui peut plaire ou pas mais qui en aucun cas ne peut s’apparenter à un bon scénario de film.
Martin Scorsese s’il écoute un jour cet opus (si ça n’est pas déjà fait) pardonnera-t-il ces quelques faiblesses à celui qui a tant de mal à la faire ? En tout cas en ce qui nous concerne faisons preuve d’indulgence, il est toujours possible et même conseillé d’écouter God Forgives, I Don’t à la « française », c’est-à-dire sans chercher à comprendre un seul mot de ce que le monsieur raconte. Vous aurez vos sensations scorsésiennes, tarantinesque ou encore scarfaciennes garanties. Bonne séance.





Excellente analyse. Comme d’habitude. Merci