"Un amoureux, pas un soldat, en première ligne avec un poème"

Dans le cahier de rimes de Lupe Fiasco

27 septembre 2012 . Un commentaire
By Nico, in Featured, US Side

Si vous observez attentivement, vous pourrez sans doute le remarquer. Lunettes rondes, sac à dos sur les épaules, skateboard sous le bras : un gamin se détache singulièrement des groupes de Thugs agglutinés autour du Food And Liquor du coin. Kick, Push, le gosse rentre à la maison, à quelques encablures d’une crack house. A l’abri des coups de feu et autres trafics, désormais légion dans les quartiers Ouest de Chicago, Wasalu Muhammad Jaco s’évade au son de la clarinette de Benny Goodman, en gribouillant des histoires sur un bout de papier. Son histoire, celle de Lupe Fiasco, poète avant d’être rappeur, activiste plutôt qu’MC, celle d’un artiste naviguant à contre-courant, insaisissable et fascinant.


« Un amoureux, pas un soldat, en première ligne avec un poème »

Excessivement violent, délibérément misogyne, tristement célèbre. A l’orée de sa carrière, le ressenti de Lupe Fiasco vis-à-vis du hip-hop se qualifiait en ces mots. Partant de ce postulat, rien ne prédisposait ce fils d’ingénieur et de chef cuistot à entreprendre une carrière de MC. Celui qui se rêvait multi-instrumentiste, finira, à la force des mots, par utiliser son cahier de rimes pour exprimer la colère d’une existence marquée par le sceau d’une violence chronique. «Avant je détestais le hip-hop/Parce que les femmes y étaient dégradées/Mais Too $hort m’a fait rire/Et comme un hypocrite, je l’ai écouté/ Un hypocrite certes, mais je ne récitais que la moitié de ses paroles/Omettant toujours le mot “salope”/” – Lupe Fiasco, “Hurt Me Soul” -. Influencé sans être gangréné par les gangsters du quartier devenus ses amis les plus proches, sensibilisé à la violence des armes à feu par son paternel, Wasalu Jaco finira par intégrer le collectif Da Park, groupes de jeunes adolescents idolâtrant les icones de la Côte Ouest. « Nous avions un titre à propos de cocaïne, de flingues et de femmes. Un jour, j’étais dans un magasin de disque, j’ai regardé mon CD et je me suis demandé « Que fais-tu ? ». Je me suis senti comme un hypocrite. J’agissais comme si j’étais la caricature d’un rappeur intouchable, je me devais de détruire ce type. Ce que Lupe Fiasco dit dans un microphone se retourne contre Wasalu Jaco. Lorsque la musique s’arrête, tu rentres chez toi et dois vivre avec ce que tu dis ». – Chicago Tribune -.

Des cendres d’une éducation marquée par le joug du Black Power et d’une volonté de mettre en perspective une poésie emprisonnée dans l’esprit bouillonnant d’un Chicagoan à part, naquit Food And Liquor premier du nom, joyaux incandescent du rap des années 2000 et manifeste empli de poésie d’un MC au discours d’érudit, alors seulement âgé de vingt-quatre printemps. “Les buildings filmés dans les clips de Gangsta Rap devinrent les mêmes que ceux dans lesquelles vivaient les enfants/Avec des plafonds fissurés, et des pots récupérant l’eau s’en écoulant/Tout cela couplé à des compositions de 2Pac, et de Nas/Mixées à ma réalité et mes émotions/Conditions de vie/Religion/Sagesse ignorante et vision artistique/Je me suis posé, ai touché le monde et ai écouté ».- Lupe Fiasco, « Hurt Me Soul » -.


The Show Goes On

Rideau. L’atmosphère devient pesante, le ton sombre, le concept alambiqué. Atterré par la disparition de son père et la lourde condamnation de Chilly, son partenaire de longue date, Lupe accouche de The Cool, album morbide s’il en est. La seconde livraison du MC est difficile d’accès, davantage introspective et lugubre, savamment articulée autour de l’histoire d’un gamin grandissant sans père, élevé par The Streets –personnification de la figure féminine et de la vie de rue – et The Game – symbolisant le trafic, la prostitution -. Pointant du doigt la politique d’immigration des Etats-Unis « Intruder Alert », tout en mettant en perspective les enfants-soldats sur « Little Weapon », le discours de Fiasco se politise et se responsabilise. D’érudit du ghetto, Lupe s’improvise en véritable activiste militant. Une position reléguée au second plan lors de la sortie du fiasco –vous vous doutiez bien qu’elle allait tomber celle-là, ne faites pas les innocents… - Lasers. Pop, convenu, bâclé, incompréhensible et indigne du statut du MC, qualifiez-le comme vous bon vous semble, le troisième effort du Chicagoan demeure à ce jour une énigme. Et si cette déconvenue n’était qu’une habile manœuvre marketing? Fustigé par la presse, enterré plus bas que terre par ses fans, décrié par Lupe lui-même, Lasers avait provoqué un tôlé dans une carrière jusqu’alors exemplaire. Tout en mettant en péril sa crédibilité, ce pur produit Atlantic aura cependant permis au rappeur d’élargir et de diversifier son audience, le sirupeux « The Show Goes On », agissant comme vecteur de notoriété.

Cette exposition nouvelle met d’autant plus en lumière les déclarations controversées d’un MC naviguant plus que jamais à contre-courant d’un game codifié implicitement. Qu’il s’affiche comme l’un des porte-drapeaux du mouvement Occupy Wall Street, se produise aux BET Awards arborant un drapeau de la Palestine ou qualifie ouvertement Barack Obama de « plus grand terroriste sur terre », Lupe Fiasco attise les critiques autant qu’il crée la controverse. « J’ai qualifié le président de terroriste/Mes sponsors étaient genre « Pourquoi nous fais-tu honte ? »/Ce n’est pas de ma faute/Je répétais juste ce que le Professeur Emeritus avait affirmé/Mon ton était/Comme un enfant Afghan sans maison/Ils ont détruit cette salope avec un drone/Comme un gamin Irakien sans père, des Palestiniens jetant des pierres/Comment penses-tu qu’ils l’appellent ?/ Je te laisse réfléchir à ça ».-Lupe Fiasco, « ITAL (Roses) » -. Ajoutez à cela des déclarations enflammées à l’encontre de Chief Keef, Kanye West et 2 Chainz et vous obtenez la parfaite stratégie communication à l’occasion de la sortie d’un album plus que jamais attendu au tournant. Autant dire que Fiasco n’a pas Lupé son coup – pour les messages d’insultes, rendez-vous ici -.

Depuis « Strange Fruition » - l’intitulé rappelant étrangement l’immense « Strange Fruit » de Billie Holiday -, fustigeant le racisme du peuple Américain « il n’y avait rien d’égal pour mes semblables dans vos équations […]/ Vous nous avez parqués dans des ghettos puis nous avez pris nos pères », jusqu’à l’oppressant «Audobon Ballroom », hommage à Malcolm X et Martin Luther King, en passant par le fameux « Bitch Bad » et sa litanie sur le pouvoir des mots, le quatrième album de Lupe Fiasco renoue avec la verve passée d’un rappeur qui n’en est pas vraiment un. « Après la sortie de la deuxième partie de Food and Liquor 2, je ne ferais plus de musique dans un but commercial. J’ai ce groupe Japonais de Punk ou un projet électronique sur lequel je veux me pencher. Je ne suis pas sûr de vouloir continuer à faire du rap, Lupe Fiasco pourrait bien disparaitre complètement. ». Les écarts « Heart Donor » et « How Dare You » mis à part, la suite de Food and Liquor livre de la « nourriture pour l’esprit » à foison. A commencer par l’immense « Unforgivable Youth », satire virulente du Manifest Destiny, et du massacre des Indiens se terminant par une critique de notre civilisation à travers le regard imagé d’archéologues et anthropologistes venus du futur. Amen.

En pleurs en Juillet dernier chez Sway après le visionnage d’un documentaire le montrant lors de ses jeunes années dans son ghetto, Wasalu Muhammad Jaco est toujours hanté par les fantômes de son passé, désormais associés à ceux qui peuplent la société dans laquelle il évolue à reculons. Entre constats d’urgence sociale et critique d’un American Way Of Life destructeur, Food And Liquor 2, The Great American Rap Album Part. 1 est un grand album, purement et simplement. Kick, Push… Retour aux sources pour l’enfant de Chicago.

« Certains de ces mecs sont morts… Chicago est la capitale du meurtre. Ces mecs dans cette vidéo sont en prison ou des fantômes désormais… Tu vois des gens qui ne sont plus là. Tu essayes de rendre les choses meilleures, mais cet immeuble est encore là-bas. Rien n’a changé. Certains gosses ne s’en sortiront pas. Tu te sens inutile et sans espoir. Et je le vois de partout, à la Nouvelle Orléans par exemple. Je viens du ghetto et j’essaye de dire aux gens d’arrêter de jouer aux mecs qui ont le plus de flingues, de se vanter d’avoir des potes tueurs ou dans des gangs. Mais ça ne devrait pas être comme ça, la violence n’est pas ce qui a construit cet endroit mais qui va le détruire […] Tu sais que ton père et ta mère avaient raison quand ils te disaient que tu devais absolument t’en sortir. Tiens-toi en à ce que tu sais et pars. Parce que si tu ne le fais pas, tu mourras. Et tu ne mourras pas pour quelque chose d’héroïque ou qui a du sens mais pour un fait sans importance. Et personne ne se souviendra de ton nom. Ça fait mal de parler à des fantômes, crois-moi. »


Un Commentaire
  1. Gangstarr le 28 septembre 2012 à 3 h 18 min

    Bon article, album très lourd après le décevant Lasers par contre je ne comprend pas les critiques sur « How Dare You », un morceau avec un refrain « RNB » n’est pas forcément mauvais, Bilal a quelque chose de spécial dans la voix, la prod avec ce sample de piano est ultra funky et rafraichissante, le flow de Lupe aussi catchy que le beat et les lyrics sont marrantes, c’est un bon son sans prise de tête et ça équilibre l’album par rapport aux nombreux sons puissants, pour moi les deux vrais déchets sont « Battle Scars » - beaucoup trop pop aseptisée et d’ailleurs pas prévu sur l’album à la base, merci Atlantics - et l’horrible « Heart Donor »…
    Après il y a tellement de gros sons qu’on a de quoi faire mais on a une impression désagréable que Lupe passe vraiment près du classique, peut-être pour le Part II.