Etendue désertique
Boards of Canada – Men with movie camera

Avant même de penser aux mots que l’on pourrait mettre sur ce que l’on ressent à l’écoute de Boards of Canada, les écouter avec attention et déceler leur délire est déjà un exercice de style en soi. Auteur d’une technique musicale située entre le cinéma et l’expérimentation, Boards n’a pas l’habitude de donner les clés de sa compréhension à ses auditeurs, préférant les laisser s’imaginer l’histoire qu’ils voudraient qu’on leur raconte.
Lourde tâche donc que de développer une narration autour d’une musique qui n’a pas encore inventé ses propres mots pour être décrite. Depuis leurs débuts en 1995, le duo écossais que forme Michael Sandison et Marcus Eoin n’a pas l’habitude de s’épancher sur sa vie ou ses méthodes de travail, il laisse plutôt ça aux autres. Pour Boards of Canada pas besoin de jouer les hermites et encore moins de porter des casques de robot pour rester à l’écart et susciter l’intérêt, juste le respect de toute une génération. Il est d’ailleurs toujours flagrant de voir a quel point le groupe suscite l’admiration les rares fois où il est évoqué lors d’une discussion. Une identité imperceptible et impalpable qui laisse place à l’imaginaire et à toutes les suppositions
De nombreux amateurs de Boards ignorent cependant l’impulsion menaçante qui se touche sous cet imper électronique. Il suffit de perdre quelques minutes à lire la page Wikipédia du groupe pour deviner qu’une atmosphère diabolique à base de 666 imprègne presque toutes les sorties du duo depuis le chef-d’oeuvre de 2002 Geogaddi, qui puisait lui-même son inspiration dans la profondeur cartésienne des maths, du rayonnement de Plank à la structure du nombre d’or. Un album puissant et dense qui plaira aussi bien aux conspirateurs qu’aux désenchantés des chiffres.
Boards of cinema
Un climat similaire qui fleure bon l’ambient et les opiacés existe sur le nouvel arrivant Tomorrow’s Harvest. Alors que l’écoute de Geogaddi s’apparente à un voyage délirant en plein coeur de la matrice, Tomorrow’s Harvest est aussi sombre et apocalyptique qu’une vieille VHS de Carpenter. D’une parcelle à une autre le changement se fait en douceur, rien ne nous brusque c’est proche de l’anesthésie. Il y a dans leur façon de concevoir la musique quelque chose de prophétique sauf qu’ici chacun prend ce qu’il veut, étayant l’idée selon laquelle rien n’est mieux que l’instant présent. Les aficionados du groupe auront vite remarqué l’inspiration Carpenter-esque des synthé, lourds et mécaniques, notamment sur ce trailer qui nous a permis de patienter avant l’album.
Les Boards of Canada, en bon fans de ciné, ont toujours su qu’ils adapteraient des images à leur musique mais sans savoir qu’ils deviendraient des crack du domaine. Fabio Frizzi et John Harrison, deux réalisateurs amateurs de zombies et de démembrement ont tout de suite pensé aux deux écossais pour créer des ambiances analogiques lourdes et menaçantes, et quand on sait que le premier single de Tomorrow’s Harvest s’intitule sobrement «Reach for the Dead» on comprend mieux le délire.
En 2005, Michael Sandison se confiait à Pitchfork :
« On adorait trainer avec nos amis pour faire des films. On avait juste nos vieux vélos merdiques du début des 80’s et un jour on est sorti avec la super-8 de mon père et ont a commencé à faire des films. »
Cet état d’esprit influence littéralement toute la composition de Tomorrow’s Harvest et en fait l’étape la plus délibérément cinématographique de leur discographie, une collection de vignettes et d’instantanés reconstituée par un peintre impressionniste.
« Au signal sonore, tournez la page… »
A l’image d’un cinéma qui s’inspire grandement de l’imaginaire littéraire, décrire la musique de Boards c’est s’immiscer dans un univers fantastique qu’il faut ré-imaginer et se ré-approprier à chaque nouvelle écoute. Inutile donc de «chroniquer», de chercher les mots à mettre sur un skeud qui offre un message différent à chaque auditeur. Vanter ses louanges ou défoncer cet album est donc aussi vain que personnel, la seule solution restant une écoute au calme, acte rarissime de nos jours.
S’il rappelle directement la majesté tranquille de Music Has the Right to Children et les touches kaléidosco-mystiques de Geogaddi, Tomorrow’s Harvest nous donne une vue aérienne plongeante sur le monde et plane dans l’ombre de ruines délabrées avant de sereinement se poser sur Terre.

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Vincent Vuillaume
@Vvuillaume






