L'exception culturelle française...

Vie et mort de la « french touch »

31 mai 2013 . Pas de commentaire
By crazyhorus, in FR Side

Employé à tour de bras pour désigner une sorte d’exception culturelle française, le terme de « french touch » est encore aujourd’hui utilisé pour qualifier une flopée d’artistes français dont le succès à l’international n’est plus à prouver. Mieux, la « french touch » serait devenue un gage de qualité, une touche artistique reconnue pour sa singularité musicale et son exclusivité, dans un monde où la musique a aboli les frontières depuis des décennies. En revanche, si ce terme semble avoir conquis le grand public et les médias de masse, sa légitimité reste sujette à caution. Création journalistique par excellence dont la dimension marketing a toujours été une évidence, la construction historique de la « french touch » s’est faite de manière artificielle, flirtant par moments avec une hype opportuniste à grande échelle. Retour sur un concept fumeux.

French what ?

La « french touch » aurait-elle existé si les médias britanniques n’avaient pas été tentés par le désir de flatter notre chauvinisme maladif ? Si la question reste en suspens il est néanmoins possible d’apporter quelques éléments de réponse. Utilisé pour la première fois par la presse outre-Manche à l’occasion de la parution de l’album Super Discount d’Etienne de Crecy en 1997, le terme « french touch » n’a pas attendu bien longtemps pour se faire caresser dans le sens du poil au sein de l’Hexagone. Après tout, quoi de plus normal dans un pays viscéralement attaché aux étiquettes. La France prouvait une nouvelle fois que son exception culturelle n’était pas une simple vanité…

Pourtant, à défaut d’être un véritable courant marqué par un style propre, la « french touch » n’a jamais été pensée et produite de manière consciente. Pire encore, cette branche de la musique électronique à défaut d’avoir été théorisée et élaborée à partir d’une base musicale identifiable, a servi de dépotoir dans lequel l’ancienne et la nouvelle génération se sont retrouvées sans réelle cohérence. Mieux, ce terme générique s’est avéré être un outil pratique permettant de rassembler sous une même dénomination des artistes français appartenant à des courants divers allant de la house cotonneuse de St Germain, à la synth-pop de Air en passant par le downtempo de DJ Cam. Pas de réelle cohésion donc en dehors d’une large utilisation du filtre (on parle alors beaucoup de musique filtrée) dont la technique n’est cependant pas l’apanage d’une sphère française majoritairement issue d’un microcosme parisien (Cassius, Etienne de Crecy, Dimitri From Paris, Daft Punk pour ne citer que les plus connus). Il semblerait donc que la « french touch » qualifierait plus « un savoir faire, et une idée de la production assez proche entre les artistes* » comme l’affirme DJ Oil des Troublemakers, qu’un véritable mouvement parfaitement défini avec ses canons préétablis.

L’apparition de la « french touch » durant la deuxième moitié des années 1990 vient ainsi souligner de manière involontaire le fait que la techno et la house se sont immiscées tardivement en France à l’inverse de l’Angleterre et de l’Allemagne dont l’héritage musical (synth-pop, Krautrock, indus, EBM) leur assurait déjà un code génétique. Si des pionniers comme Laurent Garnier ou Lunatic Asylum se sont imposés en France et à l’étranger, les premières raves sont aussi apparues à cette même période grâce à des défricheurs comme Manu Casana et Luc Bertagnol. La culture house et techno a commencé alors à s’imposer dans l’Hexagone mais rien qui n’inspire au final un style propre aux artistes français qui jouent en revanche un rôle de passeur à l’instar des premières radios à diffuser ce style de musique. A ce propos DJ Oil confiera « après il ne faut pas oublier que pour qu’une scène éclose il y a eu tout un travail derrière, plus underground avec les premières raves , les sound system etc. La french touch a été le sommet de l’iceberg. Je préfère la partie submergée* ». Méfiance donc vis à vis d’un terme dont l’apparente légitimité s’est affirmée dans le monde à travers les albums de Motorbass, Stardust, St Germain et bien-sûr des Daft Punk, ambassadeurs malgré eux d’un « style à la française » qui au final n’a pas desservi la réception de leur musique, bien au contraire, Homework s’étant vendu à plus de deux millions d’albums dont 400 000 en France. La « french touch » coulait alors de beaux jours.

L’envers de l’histoire

Au tout début des année 1990, alors que la house commence à s’installer timidement en France, deux hommes vont contribuer à promouvoir les artistes français sur le plan national et international. Laurent Garnier tout d’abord grâce à son parcours personnel qui l’amène à jouer sur les différentes scènes du monde et Eric Morand fondateur en 1991 du département Fnac Music Dance Division dont le but est d’assurer la promotion d’artistes house en France. Si l’entreprise est un échec, les deux acolytes fondent ensuite le label F-Communications dont le slogan « We give a french touch to house » sera imprimé sur certains blousons et inspirera probablement les anglais dans la création de l’étiquette « french touch ». Mais pour Eric Morand, ce slogan « était plus vu comme un terme revendicatif plutôt qu’un slogan marketing** ». Malgré cette devise et la bonne volonté, faire connaître les artistes français à l’étranger n’a pas été une sinécure comme l’affirme Morand lui même : « Quand on allait aux Etats-Unis dans les années 1992-1993, au mieux les gens étaient un peu curieux sinon ils étaient assez moqueurs. Pour eux il n’était pas possible d’avoir de la house et de la techno en France** ». La présence de la house/techno en France n’a à cette époque pas eu la légitimité qu’elle espérait, cette dernière ne pouvait venir que de l’extérieur. En effet, la période où les Anglais ont commencé à utiliser le terme de « french touch » a coïncidé avec une reconnaissance soudaine des artistes français à l’international, comme si la culture anglo-saxonne avait en quelque sorte procédé à l’adoubement des artistes français leur conférant de fait une visibilité inédite regroupée sous une appellation générique dont la cohérence importait peu. A ce sujet Eric Morand poursuit : « ça correspond à une période de l’export. 95% de nos ventes se faisaient hors de France et à partir de 1996 plein d’artistes ont eu une existence, une reconnaissance, ça représentait quelque chose de nouveau. Par contre si on prend le disco les français ont joué un grand rôle dans le genre mais ils n’ont pas eu la légitimité ou la reconnaissance qu’ils devaient avoir. (…) Les médias ont besoin de mettre des étiquettes, c’est un peu réducteur. Ce qui est marrant c’est qu’on n’a jamais revendiqué le terme de french touch. On a été les premiers à l’utiliser mais la notion de french touch existait aussi dans les jeux-vidéo, le design. Beaucoup de gens aujourd’hui ne veulent plus en faire partie** ». La « french touch » s’apparente alors à une sorte d’exotisme français dont la singularité ne repose que sur sa provenance à défaut de posséder un style propre.

Créée de toute pièce, la « french touch » vient en réalité lorsque les free parties commencent à mourir. La Technoparade instaurée en 1998 au cœur de la ville de Paris visait à faire reconnaître la musique électronique comme un vecteur de culture. Cette première édition restera symboliquement comme la vitrine de la « french touch », c’est à dire respectable et hype, à des lieues de l’image véhiculée pendant très longtemps par les raves dont la circulaire Pasqua de 1995 évoquait dans son titre (« Raves, des phénomènes à haut risque ») le danger potentiel de ces rassemblements « sauvages ». En 1998, grâce à sa médiatisation, la « french touch » a modifié le regard que les institutions politiques portaient sur la musique électronique, et plus particulièrement la techno. L’avènement de la « french touch » a d’ailleurs été une aubaine pour les ministères (dont celui de la culture) qui ont vu dans ce phénomène une occasion de toucher les jeunes et de faire rentrer l’argent grâce à son côté hype et soudainement respectable. Mais une fois de plus, la Technoparade ne reflète en rien une touche spécifiquement française comme l’affirme le musicologue Guillaume Kosmocki dans son livre Musiques électroniques : des avant-gardes aux dance floors (Le Mot et le Reste, 2009).

Aujourd’hui, si les médias utilisent encore l’expression, la « french touch » n’a en réalité pas été en mesure de constituer une branche spécifique de la musique électronique. Sans cohérence particulière, elle continue à mélanger certains groupes issus de la vieille garde techno à de nouvelles têtes (Phoenix, M83, Justice…) alors qu’ils n’ont de commun que la nationalité de leurs membres. Rien qui ne suffise à établir une quelconque « touche française » tant les styles sont différents. Il serait donc plus judicieux de considérer les artistes pour leurs particularités et non pour ce qu’ils sont censés représenter.

*entretien avec DJ Oil, 2013

**entretien avec Eric Morand, 2013

- Pierre-Jean Cléraux -

@HHnyoudontstop


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