Gasface et la culture de l'autodidacte
Interview Part 1: New York Minute begins
Nicolas Venancio et Mathieu Rochet sont deux lyonnais assumés se cachant derrière la signature Gasface. Ils explosent aujourd’hui avec le projet New York Minute, 6 web documentaires et un site interface « A hip hop guide to the fast life », le tout chaperonné par Arte. Avant l’accession à cette ampleur nationale voire internationale, les deux amis avaient accumulé un bagage d’expériences diversifiées. Ils reviennent avec nous sur la marque de fabrique de leur processus créatif.
Pourriez-vous présenter rapidement votre parcours, comment en êtes vous arrivés là ?
Mathieu Rochet : On s’est rencontré avec Nico au sein d’une petite radio à Lyon, on a commencé à faire des interviews à droite à gauche puis on a rapidement crée un fanzine. Au début il est sorti à 1000 exemplaires puis 2000, 3000, jusqu’à 5000 exemplaires. Ensuite, on a commencé à faire de l’organisation de concert sur Lyon, ce qui ne se faisait pas trop à l’époque localement. On est passé en magazine (Gasface ndlr) au printemps 2006 puis on a continué comme ça pendant 6 numéros. A partir du 5ème, il y a un réalisateur de chez Arte qui est tombé sur Gasface et qui l’a fait tourner au boulot.
A partir de ce moment là on a eu un rendez vous informel avec un responsable de Arte Radio qui nous a branché sur l’idée de documentaire-son au départ, et on a développé à partir de 2/3 idées et c’est devenu très rapidement New York Minute. Ensuite on a eu l’idée de partir sur le format web et on a commencé à travailler sur NYM il y a deux ans.
Nicolas Venancio : C’est un peu une histoire parfaite, on ne pensait pas que ça allait réussir de cette façon. En l’espace de 6 numéros on est devenus « cultes ».
Notre seule préoccupation c’était de faire du mieux que l’on pouvait, et surtout de se faire plaisir, avec une attitude kamikaze»¦ et finalement on a été les premiers surpris que le magazine soit très soutenu. On a eu des papiers dans Libé, dans Technikart, ça a été repris par Canal + alors que nous n’avions contacté personne.
Simplement en étant un peu exigeant avec notre passion on a eu des surprises dont l’une des plus grosses était de se retrouver convoqué chez Arte. Et puis d’officieux, le projet est devenu plus conséquent. On nous demande de faire un dossier pour le CNC (Centre National de la Cinématographie ndlr) sachant qu’on est les seuls auteurs sans production à l’avoir obtenu.
C’est comme quand on était petit, on avait une passion commune qui était le basket. On faisait des pompes le soir en rêvant de devenir Michael Jordan, ça n’est pas arrivé mais en grandissant on a fait le magazine et on a explosé comme si on était en NBA. C’est comme quand je vois à la TV Nicolas Batum ou Tony Parker, on a en commun avec eux le fait d’avoir réalisé notre passion, d’être épanouis, par contre il nous manque leurs millions de dollars.
Pouvez-vous me parler de votre relation avec Arte ? J’ai lu que vous aviez pu être en bras de fer pour imposer ce que vous vouliez faire.
M.R. : Du fait que nous ne sommes pas à Paris, on avait un petit peu de marge de manŒuvre. On a envoyé nos sujets une fois qu’on a estimé qu’ils étaient terminés. On s’est fixé beaucoup de temps pour trouver la formule»¦ On n’a pas présenté les choses à moyen terme au niveau de l’intention, on n’avait pas ce genre de prises de tête.
N.V. : Ils nous ont vu, ils se sont dit : « ce sont deux jeunes, ils font un magazine, c’est épatant parce qu’ils font ça dans leur coin ». Ils ont su que c’était « culte » donc ça les a attiré, ils se sont dit que ça allait donner un Œil neuf sur New York, la scène hip hop. Et en même temps ils se disaient aussi : « ils sont jeunes et inexpérimentés » et l’adjectif qui vient ensuite était « malléable ». Mais, ça, ils ont vu que ça n’était pas le cas. A une étape de la réalisation o๠il y a des discussions mais ils se sont rendus compte qu’on était sà»r de nous. Je pense que maintenant ils sont très contents des partis pris que l’on a imposé.
Comment avez-vous préparé le tournage ?
M.R. : On a fait un voyage de repérage un an avant et on en a profité pour filmer et ça a aussi bien servi à préparer le buzz de la série. 2/3 ans avant on ne savait pas que l’on allait faire ça mais on le préparait déjà , même 15 ans avant en écoutant des skeuds ou en regardant L’impasse de Brian De Palma, on préparait déjà New York Minute.
Par exemple, Joell Ortiz on l’avait croisé deux ans avant et c’était tellement une bonne histoire, et tellement curieux de le voir avec ses potes qui eux-mêmes étaient fascinants.
N.V. : Ce qui nous éclatait les premières fois qu’on avait vu Joell Ortiz, c’est de voir qu’il avait un chauffeur, son pote, qui l’amenait même au salon de coiffure. C’était tout ce qu’on ne raconte jamais qui nous fascinait.
M.R. : Quand on a commencé à parler de NYM on s’est dit qu’on avait à parler de ce mec là . Je me rappelle qu’on était dans un café, on avait un papier, un crayon, toutes les histoires on a du les coucher sur papier en une heure et demi.
N.V. : Par rapport au magazine, ce qui est similaire avec la mini-série c’est qu’on n’a jamais pris le point du vue de l’insider. C’est-à -dire que souvent, dans les magazines spécialisés, ils vont dire « là je suis dans tel endroit, dans tel studio » ils ne t’expliquent pas du tout le concept parce que le journaliste fait comme s’il était au courant de tout, du genre « je m’y connais ».
Par contre par rapport aux gens que l’on souhaitait filmer, on a eu pas mal de problèmes. Sur place on avait donné rencard à quelques personnes et on ne les a jamais vu. La moitié des histoires on a dà» les trouver sur place. Par exemple, on avait gardé contact avec Azie, l’un des plus grands dealers du New York des années 90, et au moment du tournage quand on le contactait, il n’était plus là , ses amis ne répondaient plus aux portables, simplement parce qu’ils ont une vie agitée»¦
Mais on avait confiance, du fait qu’on arrive à créer un climat, une intimité assez rapidement avec les gens. Il n’y a aucune scène qu’on a écrite qui a été filmée telle quelle. Seule la séquence finale de l’épisode « Magic Number », le playground à Greenpoint avec la skyline de Manhattan derrière et les Twin Towers qui ne sont plus là , était écrite.
M.R. : On écrit tout à l’avance en sachant très bien que si ce n’est pas à un concert que l’on va mais que le mec va voir sa grand-mère, c’est pareil. Quand on a à ce point conceptualisé, on sait que l’on peut faire exactement ce qu’on a prévu et que l’on peut faire aussi exactement le contraire et que cela aura un sens.
Pour ceux pour qui on a complètement improvisé comme l’épisode « Midnight Marauder », j’imagine que ça ne se voit pas parce qu’on était à l’écoute et assez souples pour s’adapter en regardant autour de nous. C’est pour ça que Nico est tombé sur M. le maire, à Times Square, 5 minutes avant de le filmer on ne savait pas qui c’était.
On y passe et on s’en fout un peu de Times Square, c’est vu et revu au cinéma, c’est presque une annexe de studio ça devient impersonnel tellement tout le monde se l’est emparé et le fait de tomber sur ce gars là c’est le point de vue que personne n’a jamais eu sur cet endroit.
Est-ce que par rapport à ça vous avez eu des moments avec un peu de pression, o๠vous vous demandiez comment vous allez faire pour vous en sortir ?
M.R. : Par exemple pour « Night Nurse » c’était un jour, un moment horrible, il pleuvait on était là depuis 3/4 jours, on devait voir 2/3/4 mecs. Mais quand il pleut les gens n’en n’ont rien à foutre, tu as l’impression que ta journée ne commence pas, dans ce cas là elle a commencé à 23h, minuit. Toute la journée on était déprimé, on se disait on ne va pas passer un jour sans tourner quand même ! Et finalement on se retrouve le soir dans le Bronx et on n’avait jamais été aussi haut. La moitié de l’épisode de G-Dep s’est faite à ce moment là .
Par rapport à la frousse avec le gars cinglé de « Night Nurse » ce n’était pas le meilleur moment mais ce n’était pas terrible non plus. En même temps, avant d’y aller je savais qu’il pourrait y avoir un moment comme ça et ce moment o๠tu es un petit peu dos au mur te fait faire des choses bien, c’est le genre de choses que tu ne dis pas du tout aux producteurs.
N.V. : Pour ce qui est du danger qu’il peut y avoir comme dans l’épisode « Night Nurse » en l’occurrence c’était plutôt génial. J’ai vu qu’il commençait à parler et le relançait sur n’importe quoi pour le faire tenir le plus longtemps possible. Et puis en étant avec G-Dep c’est comme si on avait le « ghetto pass ».
Du moment que tu te comportes correctement, que tu n’es pas agressif avec les gens, et que tu es avec quelqu’un du lieu, surtout que tu ne viens pas juste filmer comme au zoo ça peut bien se passer. Il ne faut pas être idiot non plus, tu sais très bien que dans des endroits comme ça même si ça peut avoir l’ai paisible, la New York Minute peut arriver justement très vite. Il faut juste être éveillé simplement. Il faut bien connaà®tre les limites, par exemple le crackhead nous a proposé d’aller voir des flingues, on a décliné l’invitation.
Quelle est votre démarche formelle au point de vue cinématographique ? On ressent nettement une recherche au niveau des plans et un gros travail de montage.
N.V. : Moi je trouvais déjà que la difficulté était d’en faire six. Cela signifie 6 débuts, 6 milieux, 6 fins. Après, selon l’histoire on a essayé de s’adapter. Dans la salle de montage j’ai remarqué qu’on avait un certain système qui commençait à se mettre en place, on pouvait raconter toutes les histoires de la même façon et au bout d’un moment ça aurait pu être pénible. Donc on s’est juste dit de trouver une trame et ce qu’on a trouvé c’est plus au niveau du son et de l’atmosphère. On a un monteur, Thomas Vernay, et on communiquait beaucoup avec lui sur les ambiances et le rythme. Une fois qu’on avait établi ça entre nous trois, qu’on était sà»r de ce que l’on voulait au niveau du rythme (et non du sens car on savait qu’il y en aurait) on improvisait autour de tout ça.
M. R. : Il y a un moment o๠tu laisses aussi une marge de manŒuvre au monteur sachant qu’il n’a pas participé au tournage, il prend les images pour des images et pas forcément pour le sens qu’elles ont. à‡a rend la démarche intéressante, ça a vraiment profité au projet. C’est lui qui a fait toutes les incrustations graphiques des noms des adresses.
N. V. : Quand on avait fait le magazine c’est juste en étant autodidactes et en se plongeant dedans qu’on avait trouvé pas mal de choses. Là pour le tracking et la post production c’était une première expérience de la série mais je suis sà»r que si on refait quelque chose il y aurait vraiment des formes de narrations qui s’y appliqueraient. Je suis même un peu frustré, j’aurais hà¢te de faire autre chose parce qu’il y a des champs qui s’ouvrent à nous qui n’ont pas du tout été explorés, même par les autres.
M. R. : D’ailleurs sur le site de NYM il y a un bouton « comment ça marche ? ». Quand on clic dessus il y a une vidéo en motion design qu’on a monté avec Thomas. Ses collègues ont un nouveau studio à Lyon, on les voyait faire des pubs et ça défonçait. Donc on s’est dit qu’on pourrait faire un mode d’emploi qui soit différent pour un web documentaire. C’est expliqué de façon ludique, complètement inédite.
N. V. : Mais en fait c’est juste des outils qui peuvent être aussi narratifs. Le milieu du web documentaire n’avait jamais fait quelque chose de purement vidéo comme ça, alors que c’est tout bête. C’est sà»rement le fait d’être néophyte qui nous permet d’être plus spontané. Après si j’ai l’opportunité de faire de la télé, du cinéma ce serait avec plaisir, je ne suis pas fermé à la sphère web, c’est juste un nouveau moyen de s’exprimer»¦




