Lutte Gueko-romaine

Comprendre Seth Gueko

10 mai 2013 . 3 commentaires
By Esco', in FR Side

Comme pour la loi sur le mariage pour tous, il y a les antis et les pros Seth Gueko. Ceux qui le prennent au premier degré et ceux qui le prennent au quinzième. En gros, il y a ceux qui comprennent l’animal, et les autres. C’est à cette caste de réfractaires que l’on va tenter de s’adresser aujourd’hui, ceux pour qui le Bad Cowboy n’est autre qu’une piteuse déclinaison musicale de Patrick Sébastien ou Jean-Marie Bigard. À l’heure où le forain de Saint-Ouen-l’Aumône publie un troisième album déterminant pour la suite de sa carrière, la lumière doit être faite sur ce personnage haut en punchlines incarné par Nicolas Salvadori. Après les Partiels et juste avant l’interview, un petit cours d’éducation nous a semblé nécessaire pour mieux appréhender la psyché du gadjo le plus couru de Thaïlande. Sortez les roteuses et le marcel blanc, le Gueko revient braquer ta Clio. ZBLAA !

L’intelligent qui a l’air con

Difficile de trouver un genre plus sectorisé que le rap français à l’heure actuelle. Entre Oxmo Puccino et son hip-hop de chambre et le raffinement textuel d’un Al-K Pote, ce n’est pas un monde mais un univers qui sépare deux artistes qui partent pourtant du même tronc commun. Au sein du rap : des clans, beaucoup de clans. Et pas mal de querelles stupides. Depuis son petit paradis Indien, Seth Gueko s’en moque comme de l’an quarante et milite davantage pour des clash en forme de featuring. Un truc du genre : “Tu veux me tester ? Très bien. Faisons un morceau ensemble et voyons qui enterre l’autre”. Une vision singulière qui l’a amené à rassembler La Fouine et Booba sur un seul et même album, Michto, il y a deux ans. Ironie du sort pour un gros dur au grand cœur qui se prend autant au sérieux qu’un Jim Carrey invité au journal de 20h.

C’est d’abord celle-ci, la première qualité de Seth Gueko : ramener un peu d’humour et d’autodérision dans un milieu où susceptibilité et mégalomanie mènent la danse. Une danse coincée du cul qui passe plus de temps à se regarder le nombril qu’à bosser ses textes et ses instrus. Dans ce grand bal où règne un sérieux dramatique, Seth Gueko passerait presque pour l’hurluberlu de la troupe, le fou du roi rigolard et bourrin qui préfère lâcher une caisse plutôt que de jouer à “T.L.T.” avec Titi et Grosminet (suivez mon regard). Vrai. Le personnage est tout cela à la fois, et bien plus encore. Une sorte d’hybride entre Al Pacino et Benoît Poelvoorde, comme il le dit souvent. Ultime preuve de son absence de fierté, Bad Cowboy, son fils, sa dernière bataille, qu’il décrit volontiers comme “le YMCMB du pauvre”. Un disque qui mixe “la frappe de la boxe thaï et l’esprit détendu d’un barbecue”. Saint-Ouen-l’Aumône / Miami Beach, Lil Wayne sur un tracteur.

En façade, Seth Gueko est un cliché ambulant, une caricature en chair et en saucisse. Dans le fond, ce gitan de pacotille incarne probablement l’axe humoristique du rap à lui tout seul. Les fameux 1% d’une tribu pour qui la notion de sarcasme est inconnue. Au jour d’aujourd’hui, le Gueko est à la fois dans et en dehors du système, une position quasi idéale qui lui permet de faire autant marrer l’étudiant en médecine que le vendeur de poules. “Arrête de t’croire aux States / Arrête de t’croire aux States / T’as pas de sous / T’as pas de shnek / T’es tapis-moquette”, beuglait-il dans Michto tout en foutant le feu à des BM. Se moquer des clichés par des clichés encore plus gros, telle est la recette d’un garçon bien plus malin qu’il n’y paraît.

Lutte Gueko-romaine

Poser un disque de Seth Gueko sur sa platine relève pratiquement de l’acte de rébellion. Un peu comme s’accorder une récréation au milieu d’une journée de taf bien pourrie. En soi, Bad Cowboy ne s’écoute guère pour la beauté de ses arrangements, ni parce que la critique l’a décrit comme un bijou d’inventivité, mais plutôt pour s’en payer une bonne tranche et faire le cake quinze minutes dans un quotidien trop monotone. Seth Gueko, avec toute la connerie et le sens de la formule qu’on lui connait, incarne une sorte de rêverie beauf secrètement enfouie au plus profond de chacun d’entre nous. Comme ce plaisir un peu calamiteux de se surprendre à apprécier l’arôme de nos propres pets. Après tout, si Bigard bourre Bercy, Seth Guex peut bien nous faire aimer les caravanes…

Cependant, après trois disques dans les bacs et autant de mixtapes et street-albums, la plaisanterie n’a-t-elle pas assez duré ? Forcément, avec le temps, l’effet de surprise s’amenuise et fait flancher la flamme. À l’inverse, comment couper la chique à un artiste qui explique en intro de son album qu’il ne refuse jamais une soirée raclette ? Partout où il pose ses pattes, le Gecko fait mouche (dédicace à Robert Rodriguez). À la manière de son dérivé comique Jean-Marie Bigard - en interlude sur Bad Cowboy (!) - le MC passe en force onze fois sur dix, mais passe à chaque fois, quitte à s’enfoncer dans l’absurde et le sur-gras pour provoquer le rire (“J’veux un peu plus d’oseille sur la chatte à Mireille / Ouais un peu plus de fric sur la chatte à Brigitte / Ça vient du Val-d’Oise, la chatte à Françoise / Rafale de uzi, la chatte à Laurent Voulzy”). L’autoproclamé Professeur Punchlines est plus que jamais le parrain de la rime assassine en France, loin devant un B2O qui, malgré son talent certain pour jouer avec les mots, manque désormais trop de naturel pour être pleinement crédible.

Par définition, la musique de Seth Gueko est réservée à un public averti, à une certaine frange de la population française - peut-être la plus légitime d’ailleurs - qui kiffe le Saint-nectaire, le Ricard périmé et qui n’a pas peur de regarder ses origines dans les yeux. Loin des clips de YMCMB même si la forme peut parfois s’en rapprocher, le personnage crée par Nicolas Salvadori développe depuis une dizaine d’années une esthétique grotesque à nous faire tantôt hurler de rire, tantôt regretter d’être né de ce côté de l’Atlantique. Définitivement à contre-courant, le tatoué du Val d’Oise s’impose et en impose, n’en déplaise aux réfractaires à ce type d’humour gras, mais non dénué d’intérêt. Car oui, en 2013, il est de salubrité publique que de rire à gorge déployée et de ramener un peu de second degré dans cette grande famille rapologique en dépression.
Marrons-nous, la chatte à Nafissatou !

- Morgan Henry -
@Esco


3 Commentaires
  1. Mazalaza le 12 mai 2013 à 18 h 48 min

    felicitation album tres bien travaillé !!!!!!!

  2. Shaïn le 15 août 2013 à 20 h 49 min

    L’article n’est pas mal, mais je trouve un peu réducteur de confiner Seth Gueko dans la sphère humoristique du rap. C’est très important d’en parler pour comprendre le personnage, certes, mais il a de nombreux textes - la majorité - sérieux. Selon moi, la particularité essentielle de Seth Gueko, c’est sa capacité à tordre la langue française dans tous les sens, à la mélanger avec d’innombrables dialectes, et toujours avec de l’esprit.

  3. Esco' le 17 août 2013 à 1 h 07 min

    D’où le surtitre : l’intelligent qui a l’air con :)