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Paul Thomas Anderson : The Master ?

11 janvier 2013 . Un commentaire
By Esco', in Urban culture

Une enfance fantasmant Spielberg, un début de carrière tonitruant renvoyant directement à Altman et une ambition monstre digne de Kubrick. Il n’y a pas à dire, Paul Thomas Anderson manie les références avec doigté et délectation. Bête de festival et chouchou des critiques du monde entier, P.T.A. occupe à 42 ans et six films seulement une place de choix au Walhalla des amoureux du cinéma. Alors que sort dans les salles françaises son petit dernier, The Master, il semble opportun d’interroger la tournure que prend la carrière du réalisateur du mythique Boogie Nights. L’étiquette de surdoué et l’image de maître du cinéma mondial seraient-elles en train de faire tourner la tête du fils prodigue ? Autopsie d’un cas d’école, ou comment le besoin de reconnaissance peut finir par bouffer un artiste.

Un auteur chez les nababs

Avec ses compères Aronofsky, Nolan et Fincher, Paul Thomas Anderson fait partie de cette génération dorée qui règne sur le cinéma américain et l’a modelé à sa guise depuis les années 90. Mais là où les autres semblent parfois se perdre dans le système des studios, P.T.A est aujourd’hui celui qui occupe la position la plus singulière et indépendante. L’auteur de Magnolia creuse son sillon à force d’œuvres denses, austères et farouchement anti-commerciales. De ces cinéastes représentant les dignes successeurs de ceux tant fantasmés du Nouvel Hollywood, Anderson est celui qui incarne le mieux la notion d’auteur.

Hypothèse : un auteur fait des films autobiographiques. Il tord les sujets qu’il traite afin de les faire adhérer à son moule, malaxe les thèmes qui le hantent et se sert du cinéma comme catharsis. Pour ainsi dire, un auteur refait encore et toujours le même film, celui de ses démons. La filmographie du réalisateur de The Master est limpide, P.T.A. ne parle que de lui.
D’un naturel déjà arrogant et prétentieux dès l’enfance, il est évident que l’accueil dithyrambique des premiers films du Monsieur n’a rien fait pour arranger les choses. Surprise, Magnolia, sa troisième œuvre, met en scène un enfant surdoué mais dont le don se révèle un fardeau. Coupé du monde, étranger aux relations humaines, le garçon doit, de plus, composer avec un père ultra-exigeant qui ne voit en son fils qu’une poule aux œufs d’or. En 2007, There Will Be Blood prend pour héros un Daniel Day Lewis rendu fou par une ambition et un ego sans limite. L’or noir l’a rendu riche mais a causé sa chute. Rise and fall. Le petit microcosme critique a perçu en Anderson le seul homme capable de supporter l’héritage Kubrickien.

La Masterbation

Hypothèse : La course au petit Kubrick illustré est en train de briser ce qui devrait être le plus grand réalisateur du monde. There Will Be Blood et The Master, les deux derniers films de P.T.A., sonnent comme des professions de foi dans cette envie dévorante de faire du grand cinéma, de celui qui marque l’histoire au fer rouge. Sujets  auscultant l’histoire américaine, passion pour les grandes interprétations survoltées à la limite du cabotinage et même un retour à l’antique format de pellicule 70mm pour The Master, tout y est pour faire beau, ample, concerné. La mise en scène, tout en travellings et contrôlée jusqu’à l’étouffement, renvoie clairement à la réalisation clinique de Kubrick. Mais n’est pas Stanley qui veut. En voulant égaler le maître, Anderson se perd dans un cinéma académique (dans le mauvais sens du terme), arythmique, froid et surtout sans enjeux ni tension.

On l’a dit, le contexte historique n’est, pour P.T.A., qu’un prétexte pour parler de l’intime. Dans son grand récit choral embrassant l’Amérique dans sa globalité, Magnolia ne parle au final que de la peur des attentes de l’autre. Sous ses airs d’odyssée narrant l’alliance entre capitalisme et religion comme acte fondateur des Etats-Unis, There Will Be Blood n’est qu’affirmation de la toute puissance de l’individualité.

The Master s’inspire de la vie de L. Ron Hubbard, fondateur de la scientologie. Où comment le maître (Philip Seymour Hoffman) de la Cause (la scientologie) va prendre sous son aile un Joaquin Phoenix revenu détruit et fantomatique de la guerre. L’esprit dominant va tenter de modeler la coquille vide, de faire de son esclave la projection de tous ses fantasmes jusqu’à devenir finalement dépendant de son jouet et de l’emprise psychologique associée. Comme toujours, la grande histoire se perd derrière la petite. Il y est ici question de deux solitudes qui se rencontrent, de l’obligation pour l’humain de trouver un but à sa vie et un point d’attache.

Hypothèse : Paul Thomas Anderson, d’une lucidité désarmante, est le maître et l’esclave. Esclave de son statut et des attentes inconsidérées qui l’accompagnent, le petit génie se voit contraint de se perdre dans un cinéma boursouflé, prétentieux et formaliste jusqu’à la gueule. Mais maître malgré tout, l’homme parvient toujours à faire venir à lui les meilleurs acteurs et techniciens du monde convaincus de son génie et les embarque ainsi dans des entreprises toujours plus insensées. Pari gagné, l’homme repart de tous les festivals qu’il écume avec les félicitations du jury et des gratte-papiers. Rien d’étonnant avec des films comme The Master, des œuvres lentes, en creux où une part importante est laissée à l’exégèse.

Docteur Folamour

Au fond, le thème principal de P.T.A. est l’incommunicabilité. Signe des temps, Anderson échoue au cœur même de son film, précisément là où il a réussi par le passé.  The Master parvient presque à être touchant dans sa peinture d’histoires d’amours non consommées et gâchées par une impossibilité de contact mais finit par laisser en jachère ce sous-texte crucial. En 2001, sur ce  thème, Anderson réalisait son film le plus épuré, le plus modeste mais également le plus sincère. Punch-Drunk Love, infini cri d’amour autant qu’appel au secours, dépeignait le retour au monde d’un asocial névrosé. Une œuvre lumineuse où pour la première fois (et la seule pour l’instant) P.T.A. osait se mettre à nu et se livrer dans toute sa grandeur et sa décadence. Un chef d’oeuvre que même Kubrick dans sa légendaire misanthropie n’aurait jamais pu imaginer. Puis-ce l’esclave finir par briser ses chaînes et commencer à écrire sa légende, celle d’un cinéma radieux et ivre d’amour.

- Tranquillo Barnetta -

- The Master, en salles depuis le mercredi 9 janvier

Un Commentaire
  1. fraktale le 18 janvier 2013 à 1 h 12 min

    très bonne critique du film et du cinéma de PTA.
    Tout à fait d’accord, notamment sur punch drunk love