Déclaration d'amour au réalisateur de Drive et Only God Forgives

Nicolas Winding Refn, le crépuscule de l’idole

28 mai 2013 . Pas de commentaire
By Esco', in Urban culture

On l’avait quitté sur un Drive, film le plus cool de 2011, œuvre de la consécration publique et critique pour un petit génie qui mettait déjà quelques têtes à l’ensemble du cinéma mondial depuis une quinzaine d’années. On le retrouve en 2013 avec un Only God Forgives ultra attendu, qui pouvait autant triompher à Cannes qu’être un carton financier si le danois en avait décidé ainsi. Raté, les salles le projetant sont désertées et les critiques d’une violence rare pour un homme aussi respecté et installé. Et pourtant, cette pellicule fait plus que puer le cinéma, elle prouve tout simplement que Nicolas Winding Refn EST le cinéma.

Le Samouraï…

Ceux qui ont vu le glaçant documentaire Gambler le savent, Winding Refn est terrifié par les concessions et a une très haute idée du geste artistique. En quelques lignes, l’homme se retrouve sur la paille et avec une famille à nourrir après le fiasco d’un Fear X qu’il avait financé sur ses économies. Seule issue que lui accordent des producteurs et son banquier : tourner des suites à son mythique premier film, Pusher. Tourner des suites par opportunisme, renier ses convictions par un pacte faustien ? Une situation qui aura poussé l’homme dans la dépression et la page blanche avant qu’il ne trouve la parade, ses Pusher 2 et 3 ne parleront que de lui et ses angoisses tout en étant vendus comme des œuvres de gangster. Le conditionnement, l’aliénation à une société qui empêche l’humain de se réaliser et l’oblige à agir d’une manière qui ne le définit pas. Le danois a trouvé le thème de sa vie, le fil rouge de tous ses films qui n’est au final que la grande angoisse de son inconscient.
Un Drive où le héros est prisonnier de sa voiture, un Bronson qui n’a de sens à sa vie qu’enfermé derrière des barreaux ou encore des mafieux totalement ankylosés par leur famille dans Pusher, le même personnage, tout le temps.
Un personnage double négatif de son créateur, car oui, chaque film du réalisateur de Bleeder est un acte de liberté et de radicalité.

…se fait Hara-Kiri

Winding Refn joue à ce point avec les attentes de son public que l’on pourrait le qualifier de terroriste. Un film de viking plus proche de Tarkovski que de Conan le Barbare, la vie du prisonnier le plus violent du monde qui dérive en trip halluciné sur l’art ou encore une trilogie sur le milieu gangster qui finit par les montrer tous plus minables et pathétiques les uns que les autres. Une inscription permanente dans des genres ultra codifiés pour mieux dynamiter ces règles de l’intérieur et ainsi bousculer le public et ses attentes. Le filtre hollywoodien avait permis à Drive de rendre le cinéma du danois plus conventionnel et plus aimable. Une romance, du manichéisme, une structure narrative claire, autant de points qui alliés à la classe folle de la mise en scène du danois avaient accouché d’une sorte de condensé de stimulation pop et iconique. Un triomphe surprise, avec le recul assez prévisible donc, mais qui annonçait directement le geste total Only God Forgives.
Un film de vengeance hommage aux polars hardboiled asiatiques avec l’acteur le plus hot du moment, Ryan Gosling, donc ? Et non, la reconnaissance, le succès et les concessions qui vont avec, très peu pour cet homme exigeant et intransigeant jusqu’à l’extrême.

Winding Refn bat Tarantino par K.O.

Un Quentin qui aurait compris le cinéma que notre divin scandinave. Car oui, les points communs entre les deux cinéastes semblent évidents avec ce Only God Forgives. Même esthétique de l’ultra-violence et même obsession à faire des films référentiels patchwork qui rendent hommage au cinéma qu’ils aiment.
Mais contrairement à un Tarantino qui flatte les failles de son public en héroïsant un Django qui éradique tous ses opposants dans un acte de vengeance salle et crasseux, Winding Refn utilise la violence comme un moyen et jamais une fin. Peut-on décemment attaquer le dernier film du danois sur ce point comme le fait la critique française alors que le film nous dépeint un engrenage de violence implacable qui finira par s’enrayer lorsque le héros du film comprend qu’il ne deviendra un homme qu’en stoppant cette loi du talion ? Et non, cet artiste n’est pas là pour donner au public ce qu’il veut voir, comme le montre cette idée brillante d’alterner les moments de cruauté les plus insoutenables et les ellipses lors d’autres actes de barbarie.
La dimension référentielle du réalisateur s’efface elle derrière son talent inné et absolu pour le cinéma. Evidemment, la stylisation urbaine de ses films renvoie directement à Michael Mann et son goût pour les ambiances oniriques est Lynchienne, mais tout cela s’efface assez vite dans une forme de cinéma à la pureté inédite mais qui ne peut que renvoyer au cinéma expérimental de Kenneth Anger ou au mentor du danois, Jodorowsky.

Le cinéma au marteau

Casser tous les repères, éteindre toutes les lumières pour ne plus laisser briller que la lueur cinéma. Dyslexique, le papa de Valhalla Rising ne pense ses films que visuellement, quasi muets et avec des scénarios rachitiques. On le répète, cet homme EST le cinéma, tout simplement. Only God Forgives est œuvre d’art absolue. Un film autant urbain qu’existentialiste, une stase sensorielle où la valse des images n’a d’autre but que de venir se loger directement dans votre cortex et toucher votre inconscient. Une musique de conte de fée sur une intrigue de mythologie grecque où tout n’est que circulation fluide entre sexe et violence. En résulte un homme qui en fouillant ses névroses finit par sonder l’âme humaine tout simplement. Un cinéma physique et de béton qui fétichise à l’extrême les corps pour mieux inviter ses personnages à dépasser cette enveloppe afin d’accéder à leur immanence. Une proposition artistique d’une radicalité inouïe mais qui montre une fois de plus qu’on ne peut sonder à ce point la psyché humaine que par la conviction que le septième art ne peut s’épanouir que dans une utilisation psychanalytique des images et des obsessions inconscientes qu’elles véhiculent. Une mise en scène hypnotique où tout est cadrage et montage, la grammaire cinématographique comme porte ouverte vers la transcendance.

Alors oui, le cinéma de Winding Refn est profondément masculin et machiste, oui cet homme ne voit ses intrigues que déliées de toute morale et oui toute son œuvre n’est qu’impossibilité d’amour. Mais c’est le prix à payer pour accoucher d’un cinéma en relation directe avec les névroses et les angoisses de son créateur, un cinéma cathartique qui ne peut que changer la vie des gens qui ont la même conception de l’existence que le danois. Un cinéma austère, tout sauf aimable mais un cinéma comme pure pulsion de vie. Nicolas Winding Refn, l’homme qui a vu son esprit fusionner avec le cinéma.

- Tranquillo Barnetta -

Only God Forgives, de Nicolas Winding Refn, en salles depuis le mercredi 22 mai


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