Brooklyn stand up

Joey Bada$$ va sauver le monde

5 juillet 2013 . Un commentaire
By Nico, in US Side

A peine dix-huit piges et Joey Bada$$ veut être calife à la place du calife. « Je veux ramener l’essence du rap new-yorkais » clame le jeune prodige au patronyme de biker. Vaste entreprise. Salué par les backpackers nostalgiques d’une époque révolue et adulé par les jeunes hipsters shootés au Twerk, Joey est le trait d’union entre l’ancienne et la nouvelle génération. Summer Knights, sa dernière Tape, devrait finir d’asseoir la réputation de ce jeune New-Yorkais à la rime en poupe. Joey Bada$$ va-t-il sauver le monde ? Nas empruntait la « Memory Lane » sur Illmatic. Une vingtaine d’année plus tard, J.B. arpente cette route sinueuse, avec la ferme intention de tracer son propre chemin.


Brooklyn, stand up

« Je suis un négro de Brooklyn, j’ai grandi avec les pires truands et appris à manger dans une jungle remplie de hyènes ».

1995. Only Built for Cuban Linx, The Big Picture, Labcalinfornia, Liquid Swords, Do You Want More ???, Me Against The World et La Fiesta (souris à vie) de la Compagnie Créole envahissent les ondes. Neuf mois jour pour jour après la sortie d’Illmatic, qu’il cite comme l’une de ses principales sources d’inspiration, Jo-Vaughn Virginie Scott – oui, c’est tout de suite moins ghetto que Joey Bada$$ – naît dans le quartier de Flatbush, Brooklyn, Talib Kweli et Busta Rhymes ont eux aussi poussé leurs premiers gémissements.

Gamin, les parents du futur Joey Mauvais Cul se shootent aux fables du Wu-Tang, de Jay-Z époque Resonable Doubt et autres histoires de rue de Biggie. « J’avais deux ans et je connaissais déjà « Hypnotize » par cœur » clame avec fierté le Jamaïcain d’origine. Summer Knights cristallise ces influences, où les boucles Jazzy d’« Alowha » et soulful de « Right On Time » tranchent avec la froide radicalité d’un « 47 Goonz ». Une diversité assumée – « My Yout » avec Collie Buddz et ses accents reggae – qui rassure quant aux opportunités d’évolution du MC, à qui l’on pourrait reprocher de s’enfermer dans une texture old-school dépassée et inévitablement régressive si pratiquée à outrance. Gageons que celui qui ne réclame pas moins de trois millions de dollars pour quitter la confortable liberté de l’indépendance artistique saura se remettre en question pour perdurer. A dix-huit ans, l’avenir lui fait les yeux doux. « De 1995 jusqu’à l’infini ».


« Respect all, fear none. My pride is everything »

« Ils m’ont demandé de ne pas être si complexe, de rabaisser mes rimes pour avoir un article dans Complex […] J’espère qu’un jour je pourrai m’attirer les faveurs de mecs comme Madlib, obtenir un disque d’or avec des sons de malade. Mais jusque-là, tout ce que je peux faire est imaginer »

Le parcours du jeune MC a de quoi détonner avec les canons du genre. Pas de figure paternelle absente ou d’enfance placée sous le joug de la drogue et des guerres de gang : avant d’être adoubé par DJ Premier, Joey décortiquait les ficelles du métier d’acteur à la Edward R. Murrow High School pour finalement se consacrer pleinement à la musique. Celui qui déclare avoir commencé à écrire des poèmes et des chansons dès l’âge de onze ans sort encore les poubelles de chez sa mère, en attendant que le rap lui apporte le nécessaire pour vivre de sa prose. Les sirènes du succès ont pourtant entamé avec vigueur leur entêtante litanie du côté de Roc Nation, le label du mogul Jay-Z, sans pouvoir convaincre le jeune adulte d’y succomber. Un désir de rester indépendant qui s’explique par l’univers brut de décoffrage dans lequel le MC narre des tranches de vie inspirées de son quotidien New-Yorkais. Aux antipodes des standards radiophoniques.

Nonchalant jusque dans son flow, l’éminent membre du crew Pro Era est à n’en point douter un énergumène aux ambitions à la mesure de son égo. En témoigne cette interview au micro de Power 105, où l’intéressé s’est enorgueilli d’être capable de produire du Rap d’une telle qualité car il n’écoutait que très peu la radio. Ou encore son refus de participer au fameux Under The Influence Tour si son nom de scène apparaissait en dessous de celui de Trinidad Jame$, son homologue aux dents dorées. Joey Bada$$ ain’t nuthin’ ta fuck with.


Power to the people

« Parce-que l’argent n’est rien, si j’en ai je ne le dépenserai pas. Tout ce que j’ai est ma prose (Pro-Era) je n’ai pas besoin d’amis. J’ai l’impression que cette glorieuse route touche à sa fin, je suis la seule âme qui ne pêchera pas. »

Carrure frêle et attitude de tête brûlée, une sorte d’aura entoure le MC, alimentée par le succès instantané de 1999, et son grain old-school, où des beats de MF Doom, Statik Selektah, Lord Finesse et feu Jay Dee se mêlent à un flow saccadé. Le gamin intrigue et suscite l’espoir. A l’heure où un Kanye West au firmament de son excentricité – pour preuve : la texture musicale de Yeezus – toise le game d’un air goguenard, Bada$$ et son attitude de jeune branleur aux lyrics complexes fait office de contre-pouvoir.

Les diggers les plus férus bandent comme Mandingo devant un booty bien en chair et se délectent de la montée en puissance d’une étoile destinée à briller dans l’obscurité des froides nuits New-Yorkaises. Les lyrics imagés du rappeur rappellent l’aisance verbale d’un Nas, dont le vocabulaire était parfois trop pointu pour être pleinement compris par la masse. Son univers artistique, tissé de boucles soulful, de beats aériens et de scratchs sulfureux est une ode aux nineties et à l’âge d’or d’un hip-hop que certains trouvent aujourd’hui tristement patiné.


Place-t-on trop d’espoir sur les frêles épaules du Brooklynite ? A lire la presse spécialisée, il semblerait que le MC soit bien parti pour remettre sur le devant de la scène une conception du hip-hop reléguée sur une étagère poussiéreuse, lui qui n’a pour l’instant aucun album à faire valoir. En attendant de confirmer les attentes placées en sa personne, Télérama et le Grand Journal, pas vraiment réputés pour piocher dans le rap unda, lui font déjà des courbettes. Hype quand tu nous tiens…

Cette soudaine notoriété serait-elle le résultat d’un ras-le-bol généralisé, réaction à l’omniprésence médiatique des 2 Chainz, Drake, Future, Lil Wayne et autres rappeurs à la rime stéréotypée ? Joey Bada$$ symbolise à merveille le paradoxe entre l’insouciance d’un jeune MC en devenir et la maturité de son art au grain old-school. Pour preuve, DJ Premier, Large Professor et Q-Tip sont annoncés sur son premier long format, B4.DA.$$, prévu pour le début de l’année prochaine. Un statut d’outsider du ghetto, luttant contre l’écrasante renommée des grosses cylindrées. L’histoire est belle. Et lucrative.

« Le ciel est la limite, c’est ce qu’ils disent aux idiots. J’ai changé tout ça, maintenant je vise le soleil et la lune ».

-Nicolas Rogès-

@NicolasRoges


Un Commentaire
  1. Rémi le 28 novembre 2013 à 10 h 33 min

    Je l’attends de pied ferme son album !
    Rakim avait dit en 2010 que le Hip-Hop allait revenir à sa source, Badass est surement l’un des facteurs de ce renouveau !

    Peace Love & Having Fun