La liberté comme Graal

Jay-Z et Magna Carta, la Quête du Saint Graal

10 juillet 2013 . Un commentaire
By Arnaud, in US Side

Magna Carta.. Holy Grail, ainsi est symboliquement intitulé le nouvel album de Jay-Z. Rappeur préféré du magazine économique Forbes, Shawn Carter a toujours su concilier prouesses artistiques et financières. Spectre opposé de son partenaire du projet Watch The Throne, il incarne pleinement capitalisme, rêve américain et le « Tanning of America » dont Steve Stoute faisait le compte rendu. Figure représentative de l’Amérique nouvelle et ami proche du Président des États-Unis, c’est au travers de ce projet que Jay-Z nous raconte sa course vers ce qu’il définit comme le Saint Graal, ou comment se libérer de son passé pour construire son futur.

Magna Carta Libertatum, la liberté comme Saint Graal

De symboles, cet album n’en manque pas. Historiquement, la Magna Carta fut rédigée par des hommes cherchant à se protéger leur peuple d’un roi tyrannique. Ancêtre de la Déclaration des Droits de l’Homme, elle est un des vecteurs du développement des États-Unis en tant que nation à part entière. Concrètement, elle visait à accorder la liberté à tous en tant qu’êtres humains, interdisant ainsi tout emprisonnement arbitraire. Cette liberté-là, Jay-Z lui court après. Prisonnier des chaînes de ses innombrables succès ainsi que de ses relations haut placées, ce dernier incarne un véritable buffet à volonté pour les emmerdeurs en tous genres. Impossible pour lui de remuer le petit doigt sans que les enfers ne se déchaînent.

« I got haters in the paper, photo shoots with paparazzi. Can’t even take my daughter for a walk »

Ainsi lors d’un voyage à Cuba, pays encore sous l’embargo américain et où il est donc illégal de se rendre, l’étoile montante du parti républicain Marco Rubio s’en était directement pris à Jay-Z. Crevard et démagogue jusqu’au bout, il l’accusera de ne pas s’être intéressé aux souffrances de la population cubaine. Une polémique honteuse à laquelle il prendra tout de même la peine de répondre par le biais du morceau bonus « Open Letter ». Une lettre ouverte qui fera encore des remouds puisqu’elle sera mentionnée lors d’une conférence de l’attaché de presse de Barack Obama. Probablement la première fois qu’il est question de rap lors d’un rendez-vous de la Maison-Blanche.

De la culture urbaine à la culture numérique

Qui doute encore de l’importance d’Internet et du numérique dans l’effervescence du mouvement hip-hop et de la musique en général ? Combien de rappeurs entretiennent leur renommée grâce à YouTube et aux projets téléchargeables gratuitement ? Si cette dimension dépasse aujourd’hui largement le hip-hop, c’est précisément dans cette interstice que s’inscrit la coopération entre Samsung et Jigga. La société coréenne a ainsi acheté un million d’albums pour les diffuser gratuitement aux utilisateurs de téléphone de la marque. Réaliser un million de ventes alors que l’album n’a pas encore été mis dans les bacs, serait-ce les #NewRules dont Jay-Z fait l’apologie ? En vendant son album à cinq dollars l’unité à la société de téléphonie coréenne, Jay-Z s’assure malgré tout des royalties bien plus importants que s’il avait vendu un million de copies à la régulière. Un nouveau moyen de diffusion que peut tout à fait se permettre l’ambassadeur du hip-hop qu’il est devenu au fil des années.

« If one million records gets sold and Billboard doesn’t report it, did it happen? Ha. #NewRules »

Pourtant, le classement Billboard a refusé de prendre en compte ces ventes en tant que telles. Ce n’est pas la première fois que l’industrie musicale est en retard par rapport au développement de sa propre culture, fortement accélérée par l’essor des nouvelles technologies. Pas vraiment évident d’établir les contours d’un mouvement en constante évolution. Plus rassurant, l’agence responsable de décerner les certificats Gold et Platinum, la RIAA (Recording Industry Association of America) a quant à elle très rapidement changé sa façon d’opérer, puisqu’elle attribue désormais ces derniers en temps réel en fonction des ventes digitales. Grosse différence par rapport aux trente jours de délai pour la comptabilisation des ventes physiques.

The Tanning of America, le changement de la société par le hip-hop

Au cours de sa tournée The Hard Knock Life Tour de 1998, Jay-Z se rendit compte que son public était en grande majorité constitué de jeunes blancs. Une surprise de taille puisqu’il avait alors refusé d’inviter des chanteurs de R&B pour leur côté « grand public », préférant plutôt ramener DMX, Method Man et Redman. Un phénomène décrit par Steve Stoute comme le « Tanning of America », démarrant dans les années 90 et outrepassant les barrières musicales et sociales pour atteindre le psyché des jeunes Américains. Une émulation telle que ces jeunes blancs connaissaient par cœur les couplets des rappeurs dont ils s’inspiraient quotidiennement pour s’habiller. Les premières briques des fondations d’une transformation de la société sainte-nitouche américaine.

« Feds see I’m still puttin’ work in, cause somewhere in America, Miley Cyrus is still twerkin’ »

Nous entrons dans une époque où le statut social a de moins en moins de poids. Si la culture afro-américaine a depuis plusieurs années intégré la culture populaire, le phénomène inverse est récent. Adam Levine enregistrant avec 50 Cent, Miley Cyrus agitant ses fesses sur la scène de Juicy J, Waka Flocka produisant l’album rap d’Amanda Bynes, Justin Bieber roulant avec Odd Future. Ainsi au fil des années, l’Oncle Sam a peu à peu troqué le haut-de-forme pour le durag et la queue-de-pie pour le sweat à capuche. Témoignage d’une culture où la couleur de peau n’a plus d’importance mais également d’une nouvelle manière d’aborder le marketing hip-hop.

 


En révélant son album dans l’enceinte de la cathédrale de Salisbury où repose la Magna Carta originale, Jay-Z a pointé du doigt le symbolisme de son album. Rendant hommage à une pièce maîtresse de la Constitution des États-Unis, il désigne également l’impact du hip-hop et de sa voix au sein d’une culture populaire en évolution permanente. En attendant la suite de Watch The Throne annoncée par Mike Dean, il nous offre une belle démonstration de ce qui peut être considéré comme l’anti-Yeezus.
Avec Magna Carta.. Holy Grail, Jay-Z voulait écrire les nouvelles règles, il s’avère qu’il en a plutôt donné une application brillante.

1999, LL Cool J apparaît dans une publicité pour Gap
Interview de Jay-Z par Steve Stoute

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Arnaud Sommie
@somesta

Recording Industry Association of America

Un Commentaire
  1. Bourriot Clélia le 12 juillet 2013 à 12 h 31 min

    Belle analyse ! Plus je l’écoute, plus je comprends ses morceaux et plus je me dis que ce type est bourré de contradictions. Mais merde, qu’il est doué.