Entre ange et démon

D’Angelo : l’ange déchu de la Soul

7 décembre 2012 . 4 commentaires
By Nico, in US Side

Deux albums et puis s’en va. Le parcours de D’Angelo, comme celui de nombreuses autres légendes de la musique Afro-Américaine aura été parsemé d’éclairs de génie, assombri par une existence tortueuse. Sex-symbol, métaphore du renouvellement d’un mouvement Soul conjuguant plus que jamais esthétisme avec art de rue, le chanteur au nom d’ange restera dans l’inconscient collectif comme un artiste « qui aurait pu… ». A tort. La toute récente réédition du classique intemporel Voodoo nous servant de prétexte, Neo Boto revient sur le parcours de l’une des voix les plus lumineuses du mouvement Neo-Soul.


Sexe, drogues et… D’Angelo

Si l’absorption de substances illicites est souvent justifiée comme source d’inspiration créative, la consommation de produits addictifs à outrance aura bien souvent propulsé leurs amateurs vers les sphères de l’oubli général – Neo Boto vous annonce en exclusivité mondiale que Lil Wayne, bientôt rattrapé par son affection pour le au syrup, disparaitra du circuit dans un peu moins de trois ans. Ne nous remerciez pas. D’Amy Whinehouse, terrassée par ses addictions, jusqu’aux déboires sordides de Bobby Brown ou Whitney Houston, la carrière de grands pontes de la culture Afro-Américaine s’est conjuguée avec une descente aux enfers des plus inquiétantes. George Clinton, Boosty Collins, Ray Charles ou encore DJ Screw et Pimp C, tous défoncés jusqu’à l’os, ont pourtant réussi à conjuguer addiction et carrière exemplaire sans que leur illustre héritage soit remis en question. En témoigne l’empreinte laissée par Jimi Hendrix et son attitude de junkie génial, alimentée par ses riffs psychédéliques légendaires. D’angelo aka Michael Eugene Archer, dont l’aura et le talent n’ont rien à envier aux personnages précités, aura été la victime forcée de ses propres démons. Comme un symbole, le concert devant réunir Bobby Woomack et D’Angelo, deux ex-camés notoires, au mythique théâtre antique de Vienne en Juillet dernier a été purement et simplement annulé, sans que de véritables raisons n’aient été avancées.

La rédemption aura-t-elle lieu ? Au vu des quelques Live entrevus çà et là sur la toile, laissant apercevoir un D’Angelo retrouvé et annonçant un hypothétique retour sur les devants de la scène avec Q-Tip derrière les manettes, l’espoir semble permis. Réduire l’une des plus belles voix de la Soul à de sordides histoires d’agression sexuelle et de possession de drogue serait se terrer dans un conformisme réducteur, et rendre un bien triste hommage à l’un des artistes les plus marquants du siècle passé et actuel. Parole de Neo Boto.


A base de Brown Sugar

« J’étais le genre de gars qui lisait les crédits de chaque album en me rendant compte à quel point Prince est un génie ». Eté 1995, Brown Sugar est dévoilé. D’Angelo s’impose alors comme la nouvelle voix d’un mouvement qualifié par beaucoup de « neo-soul », sorte de revival urbain du mouvement Soul Afro-Américain, initié par les Tony ! Toni ! Tone !, Joi, Prince et autres Mint Condition. Son charisme évident, et son falsetto cristallin, rappelant l’aisance vocale de Curtis Mayfield ou Sam Cooke, couplés à un sens unique de la production et de l’arrangement instrumental imposent le jeune chanteur comme l’héritier légitime de ses illustres prédécesseurs. Pianiste, saxophoniste, guitariste, batteur et bassiste, D’Angelo est l’archétype de l’artiste s’étant construit sous l’influence de l’excentrique et génial Prince. En témoignent les variations vocales haut perchées de « Shit, Damn, Motherfucker » ou le Funk diffus de « Me And Those Dreaming Eyes Of Mine » et sa ligne de basse discrète. Le classique « Lady » produit par Raphael Saadiq et sa boucle de piano exécutée par Tim Christian (pianiste des Tony ! Toni ! Tone !), tout comme la ballade « Cruisin », empruntée à Smokey Robinson, finissent d’asseoir Brown Sugar comme un classique de la Soul contemporaine, rendant un hommage assumé aux Soul-men des 60’s-70’s, tout en mêlant une influence hip-hop évidente à des productions Blues, Funk et Jazz.


Si j’étais chanteur, ce serait l’album que je ferais. Absolument. Mais cela ne veut pas dire qu’il est accessible à tout le monde. Les amoureux de musique l’envisagent sous deux angles : ceux qui l’utilisent pour la maturité et l’accomplissement spirituel et ceux qui ne l’écoutent qu’en bruit de fond. Mais cet album est trop puissant pour simplement l’écouter d’une oreille distraite » ?uestlove, batteur des Roots, à propos de Voodoo.

Voodoo. Un titre mystique pour un album qui l’est tout autant. Brown Sugar, millésime Soul incontestable aux forts accents Native Tongues, désormais passé à la postérité, c’est un D’Angelo père de famille – loin de nous l’idée de tomber dans une caricature romantique de bas étage, mais franchement… Angie Stone ? C’mon D ! – qui s’exhibe torse nu sur la cover de son deuxième album en huit années d’activité. S’éloignant plus que jamais des inspirations Soul traditionnelles de son premier opus, D’Angelo insuffle une vibe Groovy à un discours alliant amour et réflexions sur la paternité et la spiritualité. Comme une vibrante déclaration à la musique noire, Voodoo est un patchwork d’influences diverses mises en perspective par ?uestlove, batteur de génie du collectif des Roots, dont la signature confère à l’ensemble une texture musicale mêlant Funk, Salsa – à noter que Roy Hagroove a apporté sa patte sur « Spanish Joint » – , rythmes Brésiliens, Jazz, et hip-hop. Rob Evanoff, chroniqueur pour le site All About Jazz ira même jusqu’à comparer « Playa Playa », ballade funky et gospel au son des Pink Floyd « il t’entoure d’un groove contaminateur qui te transporte dans une atmosphère sombre et hypnotique. Tu fermes les yeux et tu es transporté dans une autre dimension ».

L’ensemble se teinte également d’un discours social, à l’image d’un « Devil’s Pie » aux ambiances P-Funk prononcées, produit par DJ Premier, qui pointe du doigt la course infernale pour le profit dans laquelle nos dirigeants se sont lancés corps et âme. Une première dans la carrière du chanteur au nom angélique. Depuis les hommages à Eric B & Rakim sur « Chicken Grease », jusqu’à la déclaration d’amour explicite à Prince sur le langoureux et controversé « Untitled (How Does It Feel ) » – mesdames, arrêtez donc de saliver en violentant la touche replay du lecteur Youtube -, Voodoo s’impose une nouvelle fois comme la pierre angulaire d’un mouvement neo-soul en pleine expansion. Une œuvre qui servira d’album-référence aux travaux futurs de Maxwell et autres Erykah Badu. « Africa », cité par ?uestlove comme son titre favori d’un projet à la frontière des genres, termine symboliquement l’album par une réflexion sur les pouvoirs de Dieu, l’enfance et l’Afrique. Comme un retour aux sources nécessaire pour un artiste qui n’a jamais su faire face aux démons du vice et de la tentation, entreprenant de les exorciser sans jamais y parvenir pleinement. Voodoo, l’intitulé de son deuxième et dernier album à ce jour prend alors un sens nouveau et ô combien significatif.


L’espoir de voir de nouveau D’Angelo et sa guitare, chantant et souriant aux côtés de Raphael Saadiq et Angie Stone sur le balcon d’une maison délabrée semble bel et bien appartenir au domaine du fantasme. Qu’importe. Avec sous la ceinture deux albums à placer au panthéon des plus belles réussites artistiques jamais conçues, D’Angelo pourrait bien prendre treize années supplémentaires pour concevoir James River, son troisième opus maintes fois repoussé, qu’il serait difficile de lui en vouloir. Véritable mélange entre le génie créatif d’un Prince et l’orientation artistique d’un J Dilla – qui, sans être crédité sur Voodoo, laisse planer son Groove légendaire sur la quasi-totalité de l’album -, et autres Soulquarians, Brown Sugar et Voodoo représentent ce que la musique Afro-Américaine a de plus saisissant à offrir. Largement de quoi patienter avant un hypothétique retour discographique. Souhaite-t-on pour autant réellement que D’Angelo donne une suite à Voodoo ? La perfection semble être une manière idéale d’achever la carrière de cet artiste à la frontière entre anges et démons. « J’imagine que je te croiserai dans ma prochaine vie » chantait Erykah Badu…

Crédit photos : GQ

-Nicolas Rogès-

4 Commentaires
  1. soulbro le 7 décembre 2012 à 22 h 55 min

    OUlula… Je suis assez étonné de cet article : a la base D’Angelo est au clavier. Il est apparu 3 secondes avec une guitare dans le clip de son duo avec Raphael Saadiq You should be here.
    Mais c’est surtout depuis son retour que l’on voit D’Angelo avec une guitare, sur de nouvelles photos ainsi que sur scène. Mais clairement il reste plus à l’aise au clavier qu’à la six cordes !
    Car oui, il a fait son retour depuis fin 2011 et il était à Paris début 2012. Il a également joué de nouveaux morceaux… dont certains produits par Prince…. Donc est-ce réellement opportun de parler de « fantasme » que de le voir revenir ? Je pense que le terme « projet » est plus adéquat, sans savoir s’il va aboutir ou non.

    • Nico le 7 décembre 2012 à 23 h 45 min

      Salut ! D’Angelo est effectivement pianiste à la base, c’est d’ailleurs suite à un récital de piano de trois heures qu’il fut signé sur EMI en 1993. Pourtant, nous avons jugé intéressant de préciser que l’artiste est également à l’aise derrière une guitare ainsi qu’avec d’autres instruments, afin de mettre l’accent sur son caractère de musicien multi-instrumentaliste. Quant au terme de « fantasme », il est employé dans le sens où son retour a été annoncé à tellement de reprises que l’on se demande s’il n’appartient pas finalement au domaine du rêve, même si, je te l’accorde, les quelques signes envoyés récemment ne semblent présager que du bon pour la suite !

  2. Fracnky la Bonne Vibe le 10 décembre 2012 à 20 h 45 min

    Super article, rien qu’en parlant de D’Angelo, cela prouve déjà la qualité de l’intéressement musicale que vous avez!!!

    J’étais au concert de son retour au Zénith en janvier dernier, et croyais moi, il est de retour et pour de bon!!!
    En tout cas son talent « live » est intacte!!! Moin « sportif » qu’avant mais tjrs bien présent sur scéne avec son côté hiphop/funk attitude.
    Et, LE plus important: SA VOIX!!!! Un poil plus patinée qu’avant (les fameux abus, mais ça lui donne encore plus de groove crade qu’avant:), il à donc aussi gagné dans les graves, et sans ateindre tout le panel d’un prince niveau notes, il n’en est vraiment plus loin! Pas UNE seules fausses notes pendant 2h, sans exagérer, défois difficiles « à comprendre », certaines notes perchées restent limpides et remplies d’un groove vraiment unique, sincèrement bcp d’autres chanteurs soul/r’n'b chantent hypra bien, mais D’Angelo est vraiment à part. Je conclu la partie voix avec ses cris James Brownien hallucinants, un bon coup d’adrénaline assuré à chaque fois! C’est déjà énorme qu ‘il guardait sa voix!!! Cool (voir plus le lien d’une de ses nouvelles chansons « Suggar Daddy », une Bombe façon Années 50/60).
    Pour ce qui est du côté guitare, suis bien d’accords avec vous, D’ est avant tout un pianiste, et quel pianiste, voila un montage que j’ai fais du medley qu’il a fait à Paris, un moment que je n’oublierai pas de si tôt!!!: https://www.youtube.com/watch?NR=1&v=vSKPBJywFN4&feature=endscreen
    Sans dire qu’il n’est pas doué à la guitare, il en a joué bcp mais souvent en même temps que ses 2 autres guitaristes (dont Jesse Johnson, ancien guitariste de Prince), et les quelques solo ont étaient assez timide, comme il semblait l’être lui même en jouant! ?uestlove dit que si il n’atteint pas le niveau d’un Franck Zappa ou autres, il a honte de jouer et de partager ça avec le public…… aaaaaah c’est grand timides! il nous a quand même repris à la guitare sèche un titre de David Bowie, qui nous montre aussi une de ses futures branche d’inspiration pour le nouvel album qui risque de dérouter certains…
    Pour ce qui est de l’album, son batteur pour sa tournée(Chris Dave) et son guitariste(Isaiah Sharkey) étaient en concert y’a peu de temps sur paris, et des spectateurs ont pu les rencontrer après le show et ont demandez « des comptes » au sujet de l’album:
    A la fin de leur tournée, ils rejoignent D’ en studio pour les dernières séances studio et le mix final de l’album!!!! Il devrait sortir 1er trimestre 2013, avec un single d’introduction d’ici peu…. Oui après 13ans d’absence c’est bel et bien un fantasme musical, qui deviendra réalité évidemment et malgré cette bonne nouvelle seulement une fois l’album CD dans mon lecteur et les 1eres notes dans mes oreilles!!!! Suis fan mais pas naïf, tout peu encore arriver!
    P.S: l’autre raison de la continuité de l’attente évoqué est que D’ veut montrer qu’il est capable de faire aussi bien qu’un VooDoo à ses fans, ses nouvelles chansons sont vraiment bonnes, une fois de plus, certaines sont moins faciles « à comprendre/cerner » que ses morceaux sur l’album Brown Sugar par exemple, mais après quelques écoutes, ont se rend vite compte de leurs potentiels et de leurs profondeurs, moi je vous dis, ça sent bon tout ça! :)
    Petites rectifications:
    °Le concert de D’ & B.Womack a été annulé car B.Womack à eu un cancer déclaré quelques semaines avant le début de sa tournée européenne prévue! D’Angelo n’as pas annulé « sa partie » mais l’a déplacé au Bataclan sur Paris. bref, pas d’annulation due pour « mauvaises » excuses!
    °@soulbro: Les 4 nouvelles chansons interprétées par D’ (« Suggar Daddy »,une Bombe!!!: https://www.youtube.com/watch?v=lMS3pEIxDZo; « The Charade »; « Ain’t That Easy » & « Another Life ») à paris et pendant sa tournée mondial ne sont pas du tout produitent par Prince!!!!!! Des rumeurs avaient un temps tourné sur le net sur une éventuelle colaboration, mais je n’y crois pas trop (l’album nous le dirra;)! ;)

  3. Glow le 11 décembre 2012 à 9 h 07 min

    Hello, merci pour l’article qui se lit si bien. vous auriez pu effectivement précisé que D’angelo EST revenu car on a pu le voir de nos propres yeux cette année sur scène, ce qui n’est pas rien. Concernant un retour dans les bacs, ça reste effectivement de l’ordre de la légende.. Personnellement je n’en ai pas encore fini avec Voodoo, donc ça ne me dérange pas plus que ça :p