Chief Keef versus les médias

Chief Keef, de la vermine locale à la gloire mondiale

8 janvier 2013 . Un commentaire
By Arnaud, in Lifestyle

Chicago. Nous somme le 5 septembre et deux jeunes adolescents viennent d’être assassinés dans les rues de celle que l’on appelle la Windy City : deux homicides à même pas dix minutes l’un de l’autre. Parmi eux, Joseph Coleman âgé de dix-huit ans fut la cible d’un drive-by alors qu’il était à vélo. Il se faisait appeler Lil Jojo et s’était fait connaître quelques jours auparavant pour avoir mis en ligne un diss à l’égard de la clique Glory Boys Entertainment dont fait partie Keith « Chief Keef » Cozart. Une rivalité entre gangs qui fait état de l’atmosphère qui règne à Chicago, un climat de violence qui a vu naître toutes sortes de criminels : de Larry Hoover à Al Capone et dont Chief Keef est le produit. Un gamin de dix-sept ans, emblématique d’une jeunesse qui ne sait pas où elle va.


The Murder Capital
Bien au-delà de la politique d’hyper-médiatisation des faits divers à travers le monde, la Ville Venteuse est particulièrement connue pour son insécurité ambiante. Tout comme la Gotham City qu’elle a inspiré à Christopher Nolan, son statut de métropole mondiale recouvre bien d’autres réalités. À quelques kilomètres des quartiers où sont installé les sièges sociaux de grandes multinationales telles que Boeing ou McDonald’s, on y retrouve les districts et les sombres allées les plus glauques du pays. Tous les artistes y ayant grandi le disent, de Lupe Fiasco à Kanye West en passant par les LEP Bogus Boyz, Chicago est régulièrement décrite comme la « capitale du crime où l’on assassine pour augmenter son capital ». En onze années, plus de cinq-mille personnes y sont mortes par homicides : c’est deux fois plus que le nombre de soldats tués en Afghanistan. Des chiffres que les médias locaux n’oublient pas de coller sur le dos des politiques, sans jamais rapporter le fait qu’ils ont réduit de moitié depuis 1990. Les mêmes médias qui se sont engagés dans diverses diatribes contre Chief Keef, l’utilisant comme le bouc-émissaire des mœurs violents de Chiraq. Ce matraquage étant le fruit du rapprochement  entre û au fait que la popularité de l’artiste arrive en même temps que les retombées médiatiques de l’été de violence qui a eu lieu dans la ville.

Et il est vrai qu’à tout juste dix-sept ans il a déjà fait plusieurs tours en maison de correction, que ses lyrics sont brutales et qu’il a souvent un comportement impardonnable. Mais qu’attendre d’un gamin élevé par une grand-mère surmenée, et dont les principaux modèles étaient des hommes ayant réussi dans la plus pure illégalité ? Si l’histoire de Keith Cozart peut sonner un peu cliché, c’est parce qu’elle est le reflet de la culture qui n’affiche aucune sensibilité face à la violence, au sexe et à la drogue. Ces mêmes thèmes qui font partie intégrante d’une industrie dans laquelle ce genre de passé est valorisé lorsqu’il s’agit de mettre en scène la réussite d’un activiste de la scène hip-hop. Une ascension qu’il est bien vu de théâtraliser mais qui n’est pas accordée aux artistes que nous avons la chance de voir grimper en temps réel.

Halte à l’hypocrisie médiatique : Jay-Z n’était-il pas un vendeur de crack qui pensait finir ses jours en prison ? Plutôt que de soigner le mal par le mal en ostracisant un jeune homme déjà marginal, il s’agirait plutôt d’essayer de le comprendre. Et si ce véritable antihéros qui prône des valeurs allant à l’encontre de la société était un véritable espoir pour sa ville ? Et si au lieu de s’intéresser au produit final qu’est sa musique, les autorités compétentes s’intéressaient plutôt à la formule l’ayant amené vers ces paroles si violentes ? Tremaine « Tree » Johnson, activiste de la scène rap à Chicago a lui-même déclaré « Il nous ressemble, il parle comme nous, ses expressions sont les mêmes que les nôtres ». Alors, comment expliquer que les milliers d’étudiants des écoles de Chicago dans lesquelles il a tant de succès s’identifient aussi facilement à un adolescent déclarant « tirer à vue » ?

De la rue à la maison de disque
Au départ inconnu en dehors de sa ville, Keef enchaîne les concerts dans ces fameuses public schools de Chicago, ayant déjà une fanbase loyale qui connaît son titre « Bang » par cœur : à la manière de Bump J, MC qui a remis Chicago sur la carte, il construit son street buzz. Début décembre 2011, le rappeur est appréhendé par les forces de l’ordre pour utilisation illégale d’arme à feu. C’est à sa libération au début du mois de janvier que la vidéo d’un gamin hystérique fait le tour du web : son rappeur favori est sorti de prison et il se retrouve à chanter ses paroles devant la caméra. Bordel mais qui est ce rappeur qui a mis ces mots dans la bouche d’un enfant ? Un buzz viral qui emmènera les internautes américains à monter à bord du wagon GBE, qui ne les a pas attendus puisque la fameuse mixtape était déjà prête depuis un moment.

Présentant déjà les caractéristiques du modèle trapper, le rappeur entretient son succès grâce à une productivité énorme alliant présence scénique et projets en quantité, pas moins de cinq mixtapes et un album en dix-huit mois. À cela s’ajoute le fait que son talent et l’intérêt de sa musique résident dans le choix des producteurs avec lesquels il travaille. Tout comme Waka Flocka avait révélé Lex Luger au grand public avec son hit « Hard in da Paint », les projecteurs se braquèrent sur Young Chop avec le banger « I Don’t Like » que Kanye remixera plus tard. Young Chop que l’on découvre maintenant derrière des sons des pointures actuelles. La reprise du titre par Yeezy marquera un point-clef dans la jeune carrière du gamin qui partage les origines du chef de l’écurie G.O.O.D, lui offrant une exposition à l’échelle mondiale dès la sortie de la track : se faire remixer par Kanye c’est l’assurance de voir son nom un peu partout. Morceau que l’on retrouvera sur la compilation Cruel Summer auprès de grands noms du rap contemporain. Un événement qui mettra littéralement le feu à la poudre alors que la mèche était déjà bordeliquement allumée.

N’étant pas lyriciste agréé, la puissance de ses paroles repose souvent sur des anaphores dont l’énergie s’amplifie au rythme des vers. Des lyrics imagées et entraînantes, faciles à mémoriser et collant parfaitement au concept entertainment du rap d’aujourd’hui. Il n’y a désormais plus d’excuses pour ne pas parler de Chief Keef : ses vidéos comptabilisent les millions de vues et la reconnaissance tombe d’un peu partout. Et ce, même si le sens de son écriture est parfois difficile à s’approprier, sa musique ayant d’ores et déjà du mal à convaincre sa propre grand-mère qui n’hésite pas à donner le fond de sa pensée en face de la caméra : « Je ne sais pas qui va connaître la gloire avec cette merde [...]. »

 

Si les découvreurs de talents des labels attendent désormais de voir les vues YouTube chiffrer en millions pour proposer un contrat (one time pour l’homme qui a eu l’idée de signer Kreayshawn), l’histoire de Chief Keef nous montre qu’il est toujours possible de fonctionner à l’ancienne : séduire le public local en espérant que le bouche à oreille porte ses fruits. Pari réussi pour le jeune homme qui a décroché un contrat chez Interscope pour pas moins de trois millions. Avec un album dont la moitié des tracks ont participé à sa médiatisation, le rappeur ne cherche évidemment pas à offrir un projet inédit mais plutôt à officialiser ce statut d’artiste montant sur la scène rap américaine, réalisant tout de même des ventes assez spectaculaires pour un artiste de son genre. Finally Rich, un nom qui fait écho aux propos de sa grand-mère dans l’introduction de « Everyday’s Halloween » : « [...] dès qu’ils réussissent, ils se tirent ».

Image de prévisualisation YouTube

1- Chicago Sun-Times - Murder City ? Not To Us
2- ChicagoMag.com - Coming to Terms With Chief Keef
3- Chicago TribuneChicago’s insurgent rap scene is all the rage, and Chief Keef is at the head of it
4- TheGrio.comDrugs, guns and gangs: How rapper Chief Keef represents bloody Chicago culture

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Arnaud Sommie
@somesta

Un Commentaire
  1. Denel le 20 janvier 2013 à 18 h 08 min

    Et au final case prison ! Ahah