Un travail d’équipe qui tient plus du plaisir solitaire que de l’échangisme.

Atoms For Peace – L’egotrip de Thom Yorke

27 février 2013 . 2 commentaires
By Vincent Vuillaume, in US Side

Méfie-toi lecteur lorsqu’un rédacteur trop zélé entame sa diatribe en parlant de «super-groupe» ou de «all-stars-band». Généralement composé d’un ou deux mecs connus réduits à l’état de tête de gondole, ces termes sont souvent biaisés par l’irrépressible nostalgie adolescente qui résonne en nous lorsqu’on évoque des noms tels que Radiohead, Red Hot Chili Peppers ou bien même Beck… A ce titre, plus qu’une association d’idées farfelues, le nouveau projet de Thom Yorke (estampillé partout comme tel) Atoms For Peace, sorte d’entité musicale politico-militante, s’inscrit plus dans la lignée des égarements électroniques du frontman de Radiohead qu’autre chose.

Atoms for Peace & Name Dropping

Le menu semblait pourtant signé Bocuse et vendait du rêve : le producteur de Radiohead, Nigel Godrich, l’exhibitionniste bassiste des Red Hot Chili Peppers, Flea, la section rythmique de Joey Waronker et le percussionniste Brésilien Mauro Refosco, mais à défaut d’être servi à l’heure du repas on est vite rattrapé par la suavité plaintive d’un Thom Yorke omniprésent.

De haut en bas : Joey Waronker, Nigel Godrich, Thom Yorke, Flea et Mauro Refosco

A quoi ça sert, sans déconner, de collaborer avec toute une bande de super-musiciens si c’est pour accoucher d’un egotrip ? On comprend dorénavant mieux pourquoi ne sont inscrits sur les flyers que les noms des tauliers Thom Yorke et Nigel Godrich. Les autres seront voués à épauler le self-centered Thom pendant qu’il partira dans ses hallucinations sonores.

« C’est ce que j’adore à propos du projet : je ne sais pas ce que c’est, et je ne veux pas savoir ce que c’est. C’est plus un processus qu’un groupe, un processus que Nigel et moi menons majoritairement. »*

THOM YORKE

Egaré volontairement par ses potes de Radiohead comme on abandonne un animal encombrant (trop occupé à matérialiser tous ses délires), Thom Yorke semble chercher à la fois la voie de la rédemption musicale (indie-dance, pauvre de nous…) et balance un cocktail molotov comme cri de détresse à l’alter-mondialiste qui sommeil en chacun de nous. Car Atoms for Peace, avant d’être un nom à consonance mystique, est avant tout un discours historique prononcé par le président Eisenhower devant l’Assemblée Générale des Nations Unies, et qui fut le premier pas dans l’adoption du nucléaire comme puissance énergétique pour toute une partie de la planète. Thom Yorke (infiniment plus présentable que Michael Moore) ravive ainsi sa vindicte populiste autour du principal problème environnemental de notre siècle, comme pour mieux se fondre dans l’intellect général en sauveur/prophète/porte-parole (au choix), et assurer la bonne conscience de ses vieux jours.

« Il faut toujours lier les problèmes politiques aux questions environnementales. Les deux sont toujours parallèles. La dégradation de la planète est intimement liée au concept de production, de profit, de possession. On ne mesure pas le bonheur en termes de bonheur, on ne le mesure que par ce que l’on possède, ou de la quantité de merde que l’on produit. C’est aussi stupide que ça. Et on le voit tous les jours. On a vu la crise arriver, maintenant on essaie de faire le ménage. Je suis parti d’Oxford ce matin : il y a désormais un petit lac artificiel qui entoure la ville. Et ce n’est rien d’autre que des champs morts, qui ne sont plus capables d’absorber l’eau. Ces choses, on les voit partout dans le monde, en permanence. Mais les sorcières ont lancé leur sort, quelqu’un a volé la substance même de notre esprit et on ne réagit même pas, on n’est même plus capable de se sentir dégoûté. Le sort a été lancé, mais qui sera capable de le briser ? Je n’ai pas la réponse. Une personne unique ne peut pas l’avoir. Quelque chose de fondamental doit changer, mais je ne sais pas quoi. »*

THOM YORKE

Bon ok, si on enlève un brin de mauvaise fois, il serait mensonger de ne donner à Thom Yorke que le rôle d’un speaker caritatif, il s’efforce avant tout de passer au delà des discussions partisanes pour mieux imprégner de pureté une parole occultée par les atomes de la paix. On pourra tout dire sur les bonnes ou les aveugles intentions du bonhomme mais créer une ONG musicale pour assurer sa place dans les discussions politiques, pourquoi on y a pas pensé plus tôt ?!

AMOK : là où l’Eraser se perd

Digne héritier de la boîte à musique ballottante qu’est The Eraser (produit par le fidèle toutou Godrich), qui était lui-même dans la veine de Radiohead, on se demande bien ce qui sépare aujourd’hui Atoms for Peace de Radiohead si ce n’est un irrévérencieux sens du combat écolo et un line-up 2.0.

Mettons de côté les vielles rengaines politiques et ouvrons nos oreilles. Lorsqu’on écoute l’album, on se retrouve propulsé dans un univers où la machine n’est qu’un simple prolongement de l’homme, la frontière entre instruments live et programmation n’est plus du tout perceptible. Le boulot rythmique du brésilien Mauro Refosco donne un vrai caractère tribal à l’ensemble si bien qu’on est parfois pris à se ré-imaginer la folle danse de Thom Yorke autour d’un feu de forêt occupé à invoquer la pluie. Le skeud est assez relax, parfois mélancolique, mais ce qui charme (ou horrifie) le plus c’est l’essence même de Thom Yorke, cette sorte de malaise décontracté qui donne des traits humains à une musique entièrement programmée. Honnêtement, je ne m’attendais pas à profiter autant de cet album que beaucoup décrivaient vulgairement comme le side-project de Thom Yorke et Flea sur de l’électro…

Pourtant, un peu comme le polarisant The King of Limbs (2011), les nombreux défauts se retrouvent dans de très minutieux détails. Une voix trop lointaine sur « Unless » qui fait étrangement penser à l’univers de John Carpenter formé de brulots mécaniques et d’intelligence artificielle. Sur « Ingenue », la basse enveloppante de Flea trouve sa place derrière les arrangements de Godrich, qui deviendront carrément éblouissants sur « Reverse Running », en particulier dans les 50 secondes qui clôturent la track.

Et on atteint le top niveau sur « Stuck Together Pieces » qui reflète les continents hostiles de la planète Radiohead, et qui créé le lien parfait entre Radiohead et Atoms for Peace. L’inspiration un peu trop visible (mais tellement divine) du single « Reckoner » en fait une des tracks les plus réussies de l’album, ce qui est plutôt regrettable quand on voit les pétards mouillés qu’il nous sert à côté.

Bien conscient qu’un artiste ne puisse pas éternellement se renouveler, «décevant» ne serait pas le mot juste pour décrire le résultat final, mais il s’en rapproche dangereusement. En 2006 pour The Eraser, Yorke n’a pas eu à faire face à autant d’attente caractérisée, mais faut dire aussi que le casting n’était pas aussi alléchant qu’en 2013. Flea était encore occupé à tailler son double-album Stadium Arcadium, Waronker flirtait avec des B.O. Hollywoodiennes, et Refosco mettait sur pied son projet Forro in the Dark. Aujourd’hui, avec un super-groupe et pas seulement un laptop rempli à craquer de bruits d’usines, Yorke met la barre un peu trop haute pour un travail d’équipe qui tient plus du plaisir solitaire que de l’échangisme.

Pour finir, voilà ce à quoi aurait pu (dû) ressembler l’album :

*interview donnée aux Inrocks en 2013

A écouter :

Atoms for Peace – AMOK (XL Recordings LTD., 2013)

Vincent Vuillaume
@Vvuillaume

2 Commentaires
  1. Lions le 2 mars 2013 à 0 h 53 min

    Chronique catastrophique. Atoms For Peace est construit autour de Thom Yorke normal qu’il prenne toute la place. C’est la presse qui a parlé de « supergroupe » ou autres conneries. On est pas chez les Avengers ici. Sinon l’album est très très bien foutu. Pas de déception pour moi.

  2. Vincent Vuillaume le 3 mars 2013 à 16 h 54 min

    Dès 2008 Thom Yorke a commencé à mettre en avant Flea et Waronker (rien que ça) pour augmenter la visibilité autour de son nouveau « groupe » (après la claque qu’il s’est pris avec The Eraser, le public n’était pas prêt). Je t’accorde que c’est un bonheur pour les médias de mettre en avant tous ces beaux noms mais Thom ne s’est jamais privé d’en rajouter une couche. Les lives qu’ils ont donnés en 2009 avait une telle vigueur et une telle énergie qu’ils sont à milles lieux de ce qu’on peut écouter ajd dans AMOK (d’où ma très grande déception). En tout cas merci pour ton commentaire même si réduire un avis divergeant du sien au terme « catastrophique » est un peu précipité.