Comme le popotin de Kim Kardashian

1995 – Paris Sud Minute : Bandant d’être indépendants

4 janvier 2013 . 3 commentaires
By Nico, in FR Side

« J’aime bien… Je ne suis pas fan tu vois, j’ai pas leurs CDs dans la voiture, mais 1995 sont un peu des indépendants, ils font leurs trucs à leur sauce. J’pense pas qu’ils ont de gros médias derrière, en tous cas pas pour l’instant, et puis c’est des charbonneurs donc je respecte ça». Lorsque Booba adoube un artiste extérieur à son collectif, force est de reconnaître que l’approbation suscite une attention toute particulière. Quoi qu’il en soit, la reconnaissance de l’un des pontes du milieu agit comme un révélateur de la puissance de frappe du collectif 1995, celui-là même qui se développait au son de Lunatic et Temps Mort. Youssoupha parlait d’Eternel Recommencement. Alors que le premier long format du undouble-neufcinq vient tout juste d’être certifié disque d’or, Neo Boto revient sur le parcours d’un collectif qui divise autant qu’il fédère.  Paris Sud Minute : Assieds-toi et observe ce qui t’entoure.


« Dans leur jeu merdique, ils pensent que c’est l’heure du verdict, ne jugez pas encore/On est qu’à la première brique, on commence les fondations de l’empire/Si t’aimes pas tant pis, tous les contrats sont remplis ».

Difficile de plaire à tout le monde, en témoignent les phases d’Alpha Wann sur le morceau introductif de l’album. Paradoxalement, les cinq parisiens ont été pointés du doigt comme  vantés  pour leur propension à se terrer dans le passé, et leur volonté de teinter le présent d’une couleur old-school. Trop hipsters/bobos pour les puristes, redondants et pas assez tournés vers l’avenir pour les amateurs d’un rap se conjuguant avec modernité ; la bande à Hologram Lo a dû faire face au joug des diatribes les plus virulentes. Qu’importe. Paris Sud Minute s’inscrit dans la continuité des deux premiers amuse-bouche livrés par les six potes, à savoir un rap léger et sans prise de tête, posé sur des beats classieux aux inspirations éclectiques. A la fois influencés par l’atmosphère crasseuse d’Only Built For Cuban Linx et par les riffs enflammés de Rage Against de Machine et autres Metallica, Nekfeu et toute la bande revendiquent un héritage musical à la croisée des genres. Que l’on approuve ou non, le constat est implacable : sans jamais courber l’échine face à une catégorisation régressive, les 1995 ont réussi exactement là où on les attendait, en persistant dans une ligne artistique qui, malgré tout, ne fera pas consensus. 1995 c’est un peu comme le popotin de Kim Kardashian : tu peux, pour garder la face, dire à ta copine que tu le trouves dégueulasse, mais au fond de toi tu es obligé de reconnaître qu’il y a un truc plutôt cool là-dedans.


« Alors c’est bien d’être résistant/Les gros chèques arrivent et les MC’s changent/Faut qu’on ouvre les portes/On parle de musique, ils parlent pourcent/Donc 1 pour mes potes au centre et 2 pour le sample/3 pour ma ville, ses bâtiments qui respirent/On marche des kilomètres en bande, lentement : ivresse, tise »

En référence à la série New York Minute, sombre plongée dans les entrailles de la Grosse Pomme, Paris Sud Minute est construit comme un voyage initiatique à travers la capitale Parisienne : obscur « Pleure Salope » et lumineux « Réel », introspectif « Flotte Mais Jamais ne sombre » tout en étant fédérateur « Paris Sud Minute ». Des thèmes hétérogènes, couplés à un travail de production de premier ordre, où Hologram Lo fait plus que jamais étalage des skills que l’on avait entraperçus sur les précédents opus du groupe. Depuis les relents Californiens jouissifs de « Baisse Ta Vitre » jusqu’aux breaks venus de nulle part de « Jet Lag » et ses intrusions japonaises en passant par les pistes instrumentales ultra-découpées « 103 » et « C’est ça nos vies », l’homme qui est au beatmaking ce que Lo chaude est à ton bain tisse un univers sonore d’une rare qualité. En jouant sur l’ambigüité de « Pétasse Blanche », dont le beat électro-minimaliste rompt de manière saisissante avec la finesse affichée par ailleurs, l’équipe Parisienne dénonce les déviances d’une jeunesse dont ils sont les produits, en personnifiant la cocaïne, femme fatale aux vices séducteurs. Si la prise de position peut sembler maladroite, elle permet aux six acolytes de trancher avec la légèreté thématique délibérément assumée dont ils ont fait preuve jusqu’alors. Dès lors PSM et ses variations d’ambiance, construites comme les étapes successives d’une journée dans Paris Sud, semble s’imprégner de la personnalité de chacun des membres du collectif. La nonchalance d’un Alpha Wann est ainsi contrebalancée par l’agressivité microphonique de Nekfeu, le tout dans un ballet d’influences permettant à chacun des MCs d’évoluer dans son univers de prédilection sans jamais remettre en question la crédibilité du groupe dans sa globalité. Une alchimie palpable, symbolisée par le titre « Souviens-Toi », épilogue d’un album construit entre potes, avec toute l’insouciance et la spontanéité qu’une telle entreprise implique. Le résultat n’en est que plus symbolique.


Oubliez les étiquettes réductrices type Jazzy ou Boom-Bap ou que l’on colle volontiers aux basques du groupe Parisien. Indépendants jusqu’au bout de la New Era, les six joyeux lurons se jouent des frontières, pourtant solidement édifiées, entre grand public et fan-base underground. Une aubaine pour les nouvelles coqueluches du paysage rapologique hexagonal, et l’illustration vivante du fameux adage de l’ourson le plus célèbre du game : « C’est bandant d’être indépendant ». Pourvu que ça dure.

-Nicolas Rogès-

3 Commentaires
  1. Pcbisly le 4 janvier 2013 à 19 h 52 min

    Un article très frais, bien rédigé, et on en apprend un peu plus, cependant j’aurais apprécié quelques liens musicaux, pourquoi pas des anciens sons qui ont bien marchés, et une exclu sur un nouveau morceau ?

    En bref, j’aime beaucoup, mais un coup de musique aurait été un petit plus. :)

    Bonne continuation

  2. BAM le 7 janvier 2013 à 13 h 21 min

    Super rédaction big up au ninetyfive

  3. Inde le 7 janvier 2013 à 19 h 01 min

    Un super article sur les 1995 , des rappeurs qui bosse leurs textes comme sa , ca se fait rare mais putain que c’est bon d’en voir !
    respect a eux et continuez comme sa !